Fidel Castro et nous

cdr

 

Installés à chaque coin de rue et dans les moindres bourgades de Cuba, les CDR (Comités de défense de la révolution) ont été officiellement créés pour l’entretien de l’espace public, la collecte de matériaux et la distribution d’aides diverses. Mais ils sont aussi des lieux d’apprentissage de la délation, où chacun est invité à surveiller son voisin et faire remonter la moindre allusion subversive. Le lider maximo a cassé son cigare et certains responsables politiques français voudraient rappeler les vertus du système castriste, tentés même de l’ériger en exemple sociétal. Je ne suis pas sûr qu’ils mesurent la gravité de leurs propos, eux-mêmes qui condamnèrent, à juste titre, les ignominieux « points de détails de l’histoire » de l’extrême-droite. Comment peut-on passer sous silence la brutalité, l’oppression, le crime au bénéfice de la seule fantasmagorie socialiste qu’a incarnée Fidel Castro? Il n’est pas raisonnable de défendre une seule ligne du régime castriste en 2016, dès lors que l’on connaît l’étendue des moyens mis en oeuvre pour contrôler le destin de la population pendant plus d’un demi-siècle – l’instrumentalisation de l’embargo américain n’étant pas le moindre.
Ce pays s’écroule
Dès mon premier jour dans le centre de La Havane en juillet 2015, des habitants sont spontanément venus me confier leur détresse : cet homme chétif sur le Malecon m’expliquant la misère entretenue par les carnets de rationnement, cette gynécologue qu’un salaire à 180 euros mensuels ne suffit plus pour les besoins de sa famille, cette dame, salariée d’un centre culturel, qui me vanta les charmes nubiles de sa jeune nièce… Et ce vieux monsieur, encore tout élégant sous son chapeau usé, me soufflant devant le capitole en réfection : « Si vous prenez le temps de regarder derrière les façades des immeubles, alors vous verrez que ce pays s’écroule. Ne vous fiez pas aux apparences. Nous sommes à bout, et on ne peut même pas vous le dire. »

 
Photo : Un CDR dans les rues de Trinidad, Cuba, août 2015

vert à l’épreuve de la rouille

Sous la peau épaisse et lisse des jours, il n’y a parfois que du silence, une parfaite immobilité verdâtre. C’est précisément la chair nue du monde qui apparaît, encore toute chaude de l’instant qui l’a créée. Chair du monde que la lumière d’une fin d’après-midi confond avec la nôtre, cabossée de solitude.
La Havane, août 2015.

les couleurs de la vie

Anole d’Allison (Anolis allisoni), Laguna de Guanaroca, Cuba, août 2015.
Cuba recèle une foule d’espèces de lézards, présents dans tous les milieux naturels et souvent en cohabitation avec l’Homme. Parmi les plus élégants se distingue la famille des Anolis, très nombreuse et parée de vives couleurs changeantes, à la manière des Caméléons. Les Anolis développent des moeurs plutôt belliqueuses vis-à-vis de leurs congénères, notamment pour défendre leur territoire. Une fougue qu’ils révèlent aussi à l’occasion de leurs noces, comme me l’a montré un couple sur la terrasse de la pension à Vinales : morsures réciproques, coups de queue et torsions des corps en tous sens. Ne pas se fier à leur mine arc-en-ciel : ça barde chez les Anoles !

quel avenir pour Cuba?

Trinidad, août 2015

Je lisais encore un article ce matin sur le devenir de Cuba face à la déferlante américaine. Les dernières barrières diplomatiques soulevées laissent passer un flot ininterrompu de touristes yankees. Qui n’auront pas peut-être pas tous la bienveillance ni l’humilité de la plupart de ceux qui ont arpenté l’île depuis le blocus. Destination super tendance où l’on vient se montrer, et dire tout fier que voilà, on a usé nos sandales dans le pays interdit et c’est super cool, hombre, le cuba libre se boit ici comme du petit lait. Des célébrités du show-biz s’y retrouvent désormais, un plan média sous le bras, arriment leur yacht dans les marinas qui poussent comme des champignons autour de Varadero. Les couturiers organisent des défilés de mode en prenant comme décor les vieilles rues délabrées de La Havane. Je me demande bien à quoi va ressembler le pays dans les prochaines années : un Saint-Trop’ géant, un Bodrum pour riches, un Disneyland où l’on vient sourire aux pauvres comme on fait risette à Mickey? L’âme cubaine, douce et chantante qui s’était forgée dans le redoutable étau communiste, résistera-t-elle à la puissance uniformisante du dollar? Je pense à ces enfants mélancoliques et rêveurs qui s’attardaient des heures durant sur le perron brûlant des maisons : quel destin leur autorisera-t-on à construire, entre la dictature rouge et celle du billet vert?