mur du silence

priere

Tirta Empul, Bali, août 2013
Un avion disparaît sans laisser de traces. Dans sa tête à elle, des étoiles manquantes. Personne n’a rien vu, personne ne sait rien. Il y a toujours quelque chose qui s’efface, quelque part, dans la violence du silence. Des accidents, des trous noirs qui nous confrontent à l’incertitude de l’équilibre terrestre. Des béances de la pensée qui précipitent vers la dépossession radicale de soi. Avec au bout du compte, la même souffrance inarticulée, qu’on tente de dépasser, au choix et selon la force des vents, dans la religion, la politique ou dans un sanglant désir de corail.

la dernière fois

dernierefois

 TGV vers Grenoble, décembre 2013
La dernière fois, comment s’en souvenir ? Quel jour étions-nous, quel temps faisait-il lorsque nous nous sommes vus pour la dernière fois ? Dans quelle ville était-ce ? Quel oiseau chantait, quelle était l’humeur du ciel ? Qu’est-ce qu’on s’était dit exactement ? Y avait-il un signe dans l’air, un indice que nous n’avions pas su déceler et qui aurait pu nous chuchoter que non, nous ne nous reverrions pas ? Comment pouvions-nous savoir que c’était la dernière fois ? Et qu’est-ce qui aurait changé si nous l’avions su ? Nous vivons dans l’illusion que tout continue, dans le semblant de la permanence des choses. Mais les silences se propagent, les saisons se distendent. L’Univers n’achève jamais son expansion. Nous nous dispersons sans vraiment prendre conscience de cet éloignement, retenus l’un à l’autre par l’espérance secrète des retrouvailles. Et cette espérance perdure jusqu’au dernier courrier resté sans réponse, celui qu’on se rappelle à peine avoir envoyé, il y a des années. C’est à ce moment-là que l’on affronte sa solitude d’ébène, quand les vieux souvenirs affamés d’incertitude rôdent sous la porte, un soir de fin d’hiver sans hiver.

L’âme n’est si durable

lumiere

Lyon Saint-Exupéry, décembre 2013
Coulures de l’âme un soir de chrome. Rien sous la main pour retenir la pluie qui s’entête depuis des heures à diluer les souvenirs. Tout y passe à grands jets : l’étrange couleur des nuages à cet instant du monde, le chant des vagues à ses pieds, le bruit du vent sur la falaise. Même la mer se retire, qui n’en a plus rien à battre. Garder si peu de choses au bout du compte, après tant de joies creusées jusqu’au ciel, est insupportable. Le chagrin est mon ultime garde-fou de Bassan.

le même ciel?

medan

Sun Plaza, Medan, Sumatra, juillet 2013

Bonne nouvelle : on me dit dans l’oreillette gauche que le monde est en train de changer, qu’il va dans le bon sens, que le meilleur se prépare, là, juste devant nous. N’étant pas Ukrainien ni Soudanais et de surcroît de bonne composition ce soir, je souscris volontiers à cette information. Mettons donc en veilleuse ce sentiment de désorientation dont certains historiens nous rappellent la permanence au fil des siècles (il est juste grossi par l’effet loupe de la révolution numérique), et penchons-nous immédiatement sur ce que ce monde nous concocte de doux et de joyeux, cette sobriété heureuse, les petits oiseaux retrouvés, la mutualisation du travail et des ressources, le vivre-ensemble. Ce monde? Mais de quel côté le regardons-nous?

Nous avons tendance à universaliser un point de vue particulier sur le sens du monde, mais ce point de vue-là n’est que le nôtre, celui d’une poignée d’habitants. Or, il semblerait que la fin d’une histoire ne serait pour l’heure que la fin de notre histoire à nous, telle que nous nous la sommes racontée depuis quelques décennies. Plus je voyage, plus je me dis qu’en aucun cas un grand récit unificateur pour la planète n’est à l’ordre du jour, tant les visions des uns divergent avec les intérêts des autres. Ceux qui voudraient écrire quelque chose de lisible sur le mouvement du monde en seront pour leurs frais : l’encre n’aura pas séché sur le papier que déjà, quelque part sur la planète, un événement aura brouillé la lecture.

Et ce monde qui jaillit flambant neuf à la lisière des jungles indonésiennes n’est pas près de suivre la trajectoire déclinante de la comète occidentale. Quand bien même voudrions-nous alerter les pays d’Asie du Sud-Est et d’autres sous-continents émergents des risques qu’ils encourent à calquer leur développement sur le nôtre, je ne suis pas sûr qu’ils accepteraient de modifier leur feuille de route en si « bon » chemin. A Medan, à Surabaya, à Jakarta, les complexes commerciaux fleurissent comme les haricots magiques du conte et le mirage consumériste se répand à la vitesse d’un éclair de néon dans le regard des ados.

Au reste, à bien regarder par chez nous, les idéaux d’une transition (énergétique, sociétale, économique, appelez-la comme vous voudrez) se prennent aussi des volées de plomb. Quand on crée une compagnie nationale des mines pour s’en aller perforer dans tous les sens ce qui reste de nos campagnes, quand on s’arc-boute sur un projet aussi dispendieux que celui de Notre-Dame-des-Landes et que l’on songe à modifier la loi Littoral, on peut se demander si les encouragements à penser le monde de demain ne sont pas des bonbons au tilleul pour distraire l’impatience des scénaristes de l’altermonde. Comment croire que ces discours officiels qui vantent encore la précaution et ces inventions stimulantes pour sauver la planète ne font pas office de simples jardinières posées le long d’une course universelle au désastre?

persiflages de glace

serpentliane

Serpent-liane (Ahaetulla prasina), Baluran, Java, août 2013
« C’est la couleuvre du silence qui vient dans ma chambre et s’allonge. Elle contourne l’encrier puis, se glissant jusqu’à mon lit, s’enroule autour de mon coeur même, mon coeur qui ne sait pas crier, lui, qui du grand bruit de l’espace fait naître un silence habité, lui qui de ses propres angoisses façonne un songe ensanglanté. » (Jules Supervielle, C’est la couleuvre du silence)

avant le tunnel de Mordane

rail

Depuis le TGV Valence-Barcelone, déc.2013

Ce ne sont que des souvenirs, et ce qui les habite n’est que de l’ombre. Mais chose étrange, ces souvenirs se dressaient hier soir devant moi. En file indienne, ils attendaient que ma nuit les honore l’un après l’autre. J’ai dû revenir sur mes pas pour ne pas avoir à affronter ces grands veilleurs de mon passé. Et là, j’ai vu le vide.
 
Comment faire pour retenir le temps ? Aimer. D’aussi loin qu’il m’en souvienne, je ne vois rien d’autre.
 
Je doute que le mot Dieu puisse avoir un sens. Mais tous les matins, je prie à pic.
 
Remonter vers ta rotonde, prendre nos correspondances, traverser ta passerelle d’écluse. Rejoindre à cloche-pied ces années légères et bleues sans raison. Mais la mémoire me fait un croc-en-jambe. A ton dernier feu, je tourne à la pluie.

le ballon vert

ballonvert

village de l’Atlas, janvier 2014
 
« Il y a cette espèce de croyance en un monde délivré du mal,

Et des cris, et de la souffrance,

Un monde où envisager l’horreur de la naissance

Comme un acte amical

Je veux dire, un monde où l’on pourrait vivre

Depuis le premier instant

Et jusqu’à la fin, jusqu’au terme naturel ;

Un tel monde n’est en aucun cas décrit dans nos livres.
   
Il existe, potentiel. »
 
(Michel Houellebecq, Naissance aquatique d’un homme)
 
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