les deux amis
11/04/2013
Aiguamolls de l’Emporda, Espagne, mars 2013
« Petit petit petit
Viens ici que je t’enfile
Sur le fil du collier de mes autres poèmes
Viens ici que je t’entube
Dans le comprimé de mes oeuvres complètes
Viens ici que je t’enpapaouète
Et que je t’enrime
Et que je t’enlyre
Et que je t’enpégase
Et que je t’enverse
Et que je t’enprose
La vache
Il a foutu le camp (…) »
(Raymond Queneau, Pour un art poétique)
retour aux sources
8/04/2013
Irrakkakandi, Sri Lanka, août 2011
Le point le plus septentrional de cet été-là. Une ambiance différente du reste de l’île, avec des regards qui se froncent, des dos qui se tournent, courbés plus qu’ailleurs par le poids des années de guerre. Mohamed me désigna du doigt l’emplacement d’un ancien hôtel sur l’autre rive du fleuve, détruit comme six ou sept autres sur cette portion de côte. Un pont routier qui enjambait l’eau a aussi sauté et les tamaris rampent à nouveau parmi des arbres sans feuilles : plus aucune trace humaine n’est visible au nord de l’embouchure. La colère des hommes a tout effacé, jusqu’à se diluer elle-même dans le limon gris du fleuve. Il reste une Nature ensauvagée et un peu morne, et au milieu d’elle une poignée de pêcheurs rendus à leurs gestes ancestraux, les genoux enfoncés dans des coulures verdissantes. De temps en temps une aigrette passait en vol ras, avec son ombre molle en-dessous d’elle. Je ne me souviens pas d’autre oiseau. La chaleur humide et l’odeur de vase ensuquaient même les moustiques, collés à la peau sans oser nous piquer : qui donc aurait eu envie de passer ses vacances ici? En répandant ses horreurs, la guerre avait peut-être aussi dissous un mirage, une méprise, et ramené les âmes à leur immuable destin flottant, coagulé dans la vase et le silence.
« La source désapprouve presque toujours l’itinéraire du fleuve. » (Jean Cocteau)
la fleur de mon secret
2/04/2013
forêt de Sinharaja, Sri Lanka, juillet 2011
Elle s’achemine sous ma chemise devant les tisons consumés. Béni par son sourire aux anges, je la rejoins en traversée.
Une tasse de lait fumant pour ma funambule vigueur, mes lèvres sur ses lèvres épient les élans mouillés de son cœur. J’envoie quelques baisers de ronde sous son court sarong noué devant. Puis je prends à bas bruit les sentes, entre coquelicots et thé qu’amoureuse des pentes elle élève à sa majesté.
Caresse à blanc sur son sein, premier éclat dégoupillé.
Le front dans la mousse de son ventre, je me réinvente assoiffé. J’engage un canot de détresse entre ses hanches chaloupées. Les voiles à peine écartées, il faut encore couper son souffle : le vertige de sa beauté comme un gouffre m’empêchera de remonter.
A chaque fois je crois découvrir, sous la carène qu’elle a nacrée, une cathédrale sculptée. Si j’y criais, mon cri sans fin lui répondrait.« Je n’ai rien vu de plus splendide », me tue-je à lui dire comme une supplique bouche bée. Les ancres errantes de ses mains encouragent mon naufrage.
Impassible jusant qui n’admet nulle trêve. J’égare mon visage comme on perd la raison dans le dédale de son dahlia triomphant. Et tandis qu’elle ne retient plus ses rumeurs en grappes de neige prête à fondre, ses pétales brusquement répandent des lueurs de diamant.
je suis ce que je mange
27/03/2013
Aiguamolls de l’Emporda, Espagne, mars 2013
Mais de là, par assimilation, à devenir bête à manger du foin…
« Le sanguin est la raison d’être du bifteck. De même que le vin devient pour bon nombre d’intellectuels une substance médiumnique qui les conduit vers la force originelle de la nature, de même le bifteck est pour eux l’aliment de rachat, grâce auquel ils prosaïsent leur cérébralité et conjurent par le sang et la pulpe molle la sécheresse stérile dont on les accuse sans cesse. La vogue du steak tartare, par exemple, est une opération d’exorcisme contre l’association romantique de la sensibilité et de la maladivité… » (Roland Barthes, Mythologies)
froide ivresse
21/03/2013
Euphorbe des garrigues (Euphorbia characias), Muntanya Gran, Espagne, mars 2013
Bourgeons en berne, corolles aux abois : le printemps cette année est un fêtard mouillé. La biche s’épuise déjà, le pêcheur a pris la mouche. Le silence a piqué le verger. Tête à la renverse rêve à la tendresse mais la greffe du figuier n’a pas pris. Tes yeux lacustres ont des reflets de neige et voilà que ma barque dessus s’impatiente. Sous ton col le torrent de fonte enterre ses eaux. Nous sommes passés à autre chose, lune ne sait quoi. Qu’en n’ai-je à faire au fond? Après l’hyménée hiémal, je laisse mars libre de ses contusions.
« Tout ce qui est atteinte est des truites » (d’après Montherlant)
l’avenir à leurs pieds
18/03/2013
L’Estartit, Espagne, mars 2013
Passeuses d’émerveillement entre deux mondes. Sous un même ciel.
la prochaine vague
16/03/2013
Espagne, mars 2013
Je suis persuadé que nous sommes en train de vivre un temps décisif pour l’avenir du monde.
J’ai peur aussi que ce temps dure très longtemps, trop longtemps pour que nous tous, spectateurs d’aujourd’hui, constatent ce qu’il en adviendra.
Je m’en remets à l’instant très court, lancinant, qui revient dire une seule et même chose, au bord de chaque pensée, juste avant que la suivante ne la recouvre : on est sur le point de savoir.
sur la corde raide
11/03/2013
Green forest lizard (Calotes calotes), Kitulgalla, Sri Lanka, août 2011
Tout le merveilleux du monde ne tient aujourd’hui plus qu’à un fil. La capacité d’enchantement de notre planète régresse à vue d’oeil et notre plongée quotidienne dans un océan d’écrans en est à la fois l’une des causes et un symptôme. Quoi qu’en pense la dernière poignée de technocrates optimistes, la promesse d’une féerie retrouvée tient moins dans le remplacement des puits de pétrole par des tours labellisées BBC que dans une nouvelle représentation du monde, dans la redéfinition des valeurs qui nous lient les uns aux autres, en élargissant cet autre à tout ce qui vit, papillon, fleur, paysage. Cette diversité du vivant s’érode au même rythme que l’épuisement des rêves et des joies quotidiennes, et cette usure vient certainement du fait que nous ne regardons plus la vie, les vies en face. Il est d’autant plus difficile de retrouver les liens que la continuité narrative de nos existences s’est enchevêtrée dans les entrelacs de plus en plus complexes de l’histoire contemporaine, ses soubresauts amplifiés par l’incurie politique et l’éducation en échec. Les consciences sont à reconstruire, comme ce monde bâti à leur image, bridé, contraint, vertigineusement précaire. Le kit d’une nouvelle pensée est peut-être au bout du pouce, si l’on se garde d’utiliser les tablettes comme des miroirs. Il est plus sûrement au bout du jardin, où le lézard nous invite à observer tout ce qui vit et ne nous ressemble pas.
Illes Medes, Catalunya, mars 2013
Il avait tout planifié. Son ennemi, c’était le hasard, qu’il combattait par la préparation, la prévoyance, l’ordre et le balisage méticuleux. En situation de contrôle, comme il se plaisait à le répéter, rien ne pourrait lui arriver, ni de grave ni d’incroyable. Là filait son existence, chaque matin la même, entre le probable quantifié et le refus du superflu. Ses jours s’entassaient comme une pile de linge repassé à l’eau de lavande. Même la bouffée d’amitié à la terrasse du café devenait une ritournelle planifiée, qu’il s’efforçait d’encadrer de sourires ajustés dans sa glace avant de sortir.
Heureusement, le temps garde plus d’un tour dans son sac. Il sait rebattre dans sa chambre secrète les cartes que le joueur de poker fait l’illusoire métier de dompter : le hasard revient de vague en vague et le brise-lames patiemment construit n’a réussi qu’à retarder la plus haute. Un matin le tourbillon dépassa de si haut ses calculs qu’il ne sut l’accepter. Il plongea dans l’écume d’oubli. Son chapeau de feutre remonte à la surface certains soirs, à chaque fois pour annoncer de nouvelles tempêtes. Ce chapeau sous lequel il s’était évertué à dessiner une rationalité parfaite au monde est devenu, comble d’ironie, le symbole de son chant libre et vertigineux.
Il semblerait ainsi que plus nous engageons nos vies sur les chemins préparés, plus la vie se prépare à d’autres chemins. Nous apprenons à tout prévoir, et pourtant le hasard continue d’opérer, à sa guise.
Ce qui m’amène à penser souvent, ces soirs d’inopinée tempête, que nous n’inventons pas nos vies. Nous tâchons seulement de les mettre en scène dans un décor qui se fabrique surtout à notre insu.
Et parfois la lumière du théâtre est bleue, parfois la lumière est grise.













