la nuit ne tombera pas

soirtombant

Vercors, automne 2015
On a coupé des arbres dans le grand bois. La forêt a perdu des chênes des hêtres des sapins dans un bruit de fureur métallique et l’écho résonne encore sur l’autre versant. Les palombes prises au dépourvu ont déserté l’endroit. Impardonnable saccage.

Il faudra du temps pour que tout repousse comme avant. Pourtant ce matin au pré la brise n’a pas dissipé le souffle fumant du cheval. Dans le panier devant la porte les pommes de l’autre semaine brillent toujours d’un pourpre éclat. A son menton brumeux la montagne appelle encore : un chevreuil a bondi par-dessus le sentier qui mène à la cabane. On a même entendu glousser le tétras. Les mains de l’automne vont se nouer dans les mains de l’hiver qui se noueront dans les cheveux du printemps. Les fagots de l’été feront le feu qui réchauffe et qui éclaire. La vie continue de mordre et si l’ombre du soir vient, elle ne vient que pour couvrir la peine. La nuit ne tombera pas.

estampe et ratures

arbres

 

massif du Dévoluy, Drôme, octobre 2015

Pourrait-on se séparer de tout ce que nous fûmes sans craindre la douleur?

L’automne, que j’apprenais à regarder en face, me surprit par la sérénité de sa réponse.

le crépuscule des deux

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Têtes de Garnesier et de la Plainie, massif du Dévoluy, Drôme/Hautes-Alpes, 31 octobre 2015

J’aurai encore faim de ces merveilleuses fins du jour, des montagnes en dents de scie comme la vie passée, des vieux automnes dorés et ronds – que l’absence dévide en dedans. Il me faudra aussi un ciel délavé de pourpre, l’odeur du bois mouillé, les chemins scabreux d’une forêt en guenilles, le dernier bond d’un grand lièvre. Et puis tant qu’à faire aussi la rumeur d’un aéroplane dans le lointain, la fraîcheur soudaine qui pique la peau, quelques lueurs de chaumières allumées une à une au fond du vallon. C’est l’heure où tu passeras en chantonnant sans me voir, à trente mètres foulant l’herbe épaisse, entre ces pins tortus comme des spectres qui se détachent dans le ciel pur. Cette fois-là je n’aurai pas la force de te héler. Je laisserai monter le grondement du torrent jusqu’à toi, je sais que tu aimes aussi ce chant d’eau vive et de caillasse éternelle. Tant qu’à se croiser sans se voir, ce sera tellement plus beau ici sous la lune plutôt que sous les néons d’un supermarché.

la petite robe rouge (et autres images de Cienfuegos)

août 2015

En ouvrant les fichiers les uns après les autres, je me rends compte du grand nombre de photos potentiellement exploitables tirées du voyage à Cuba. Il va donc falloir penser à regrouper les publications pour éviter les débordements sur les années qui viennent. Quatre images de Cienfuegos, pour ne pas dire six, qui tentent de souligner la vie lente dans les rues presque vides de la ville, sans doute la plus « streetphotographique » de l’île.

mean streets (#3)

main-2

Trinidad, août 2015

« Et le grand aloès à la fleur écarlate,

l’hymen ignoré qu’a rêvé son amour,

vécu cent ans, n’a fleuri qu’un seul jour. »

(José Maria de Herredia, Fleur séculaire)

mean streets (#2)

cigare

La Havane, août 2015
Quand le cigare consume une vie ouverte à tous les vents, il reste le visage. Un visage exposé, menacé, mais qui s’accroche encore à la lumière et dit à la ville : je suis toujours là.

mean streets (#1)

dos2

Trinidad, août 2015

Cuba, par l’élégant patchwork de ses rues multicolores, laisse d’abord éclater un sentiment de gaité qu’attisent les rythmes scandés d’un peu partout. Le traitement noir et blanc de certaines images fait pourtant saillir des détails nouveaux, contribuant à nuancer la première rencontre avec l’île. Et c’est alors un pays riche de contrastes qui se révèle après coup. Plus introspectif, comme gagné par une sorte de lassitude mal assumée – derrière les mains qui continuent de s’agiter à notre passage. Là se tient peut-être l’autre réalité de Cuba, où jeunes et vieux partagent le même ennui, s’accablent et se terrent dans la dramaturgie ordinaire tirée d’une histoire qui les dépasse. (Mais peut-être seulement, car la convergence entre l’image la plus « juste » et le réel reste, on le sait, indéfiniment asymptotique)

la balle au bond (moment)

orage

La Havane, août 2015
Brutalement, la place se vide. Accablés de chaleur, les touristes sirotant leur bière Cristal ou Bucanero sur les terrasses n’avaient pas vu venir ces nuages massifs qui s’effondrent soudain de tout leur poids d’eau. Zébrures blanches et tonnerres mugissants en séquences accélérées : la colère du ciel joue une scène violente qui pétrifie les regards et les gestes. Chacun sous les arcades contemple cette bataille implacable de gouttes serrées, grosses comme des billes. L’eau ruisselle bientôt en nappes épaisses qui se rejoignent au gré des dalles mal ajustées. Dans ce tourbillon d’eau et de lumière morte, cinq garçons accourent de nulle part, la balle au pied. Jugando a la pelota. Spectacle vivant dans le spectacle d’outre-trombes : le monde immense de la petite place est à eux, trente ou quarante paires d’yeux admirent leurs prouesses podales le temps que dure l’orage. A la reprise du soleil vingt minutes plus tard, ils n’étaient plus là.

map to the tears

Map to the stars

feuille de Tremble (Populus tremula), massif de Belledonne, Isère, octobre 2015

« Si nous avions suffisamment de force

pour bien serrer un morceau de bois,

il ne resterait entre nos mains

qu’un peu de terre.

Et si nous avions plus de force encore

pour écraser avec toute notre énergie

cette terre, il ne nous resterait

entre les mains qu’un peu d’eau.

Et s’il était possible aussi

de comprimer l’eau,

il ne resterait alors entre nos mains

rien du tout. »

(Apre monde, Angel Gonzalez)

le plus petit oiseau du monde

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Colibri d’Elena (Mellisuga helenae) mâle, Cienaga de Zapata, juillet 2015

5 centimètres, moins de 2 grammes : un gros frelon.

Pas pour rien si les Anglais l’appellent « bee hummingbird » : l’oiseau-mouche abeille.

Visible à Cuba et nulle part ailleurs dans le monde, la petite bête s’éteint peu à peu. Ou plutôt très vite, plus vite encore que les derniers ouvrages parus ne l’indiquent. Les plus vieux Cubains l’ont vu voleter jadis jusqu’aux portes de La Havane, quand les trois quarts de l’île étaient couverts de forêts denses. Nous pensions croiser le colibri d’Elena à plusieurs reprises au fil du voyage, nous ne l’observerons malgré nos efforts qu’une seule fois. Sur les cartes de répartition officielles, le colibri semble encore présent sur une dizaine de spots, relativement isolés. Ces cartes n’ont plus été actualisées depuis la fin du 20e siècle. Nos guides sur place nous ont signalé sa disparition de la moitié de ces sites : il ne vivrait aujourd’hui que dans l’épaisse cienega de Zapata et tout à l’est, entre Guantanamo et le parc national de Humboldt.
Le plus petit oiseau du monde devient donc aussi l’un des plus menacés de la planète. Sa taille de guêpe n’arrangera guère son sort : on ne va quand même pas arrêter de construire des routes et des hôtels pour deux grammes de poésie. Bourdon.

buick eight

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En prolongeant la circulation des vieilles Buick, Chevrolet et autres Cadillac dans les rues de ses villes, Cuba a conservé un lien contrarié avec les Etats-Unis. Ces symboles premiers de l’âge d’or du capitalisme industriel jettent dans les quartiers misérables des couleurs antinomiques. Admiration paradoxale pour ces belles mécaniques dans une société qui n’a cessé de répudier les valeurs occidentales depuis soixante ans.

bagnole

Le réchauffement récent des relations diplomatiques avec le vieil Oncle Sam traduit-il un juste retour des choses après cette longue bouderie? Ou bien ce rapprochement cache-t-il une reddition, quand le pays semble dépassé par de graves déséquilibres économiques? Difficile de comprendre ce qu’il se passe quand on interroge les Cubains. Se sachant épiés dans leurs moindres dires, ils balaient souvent la question d’un revers de main. Les plus âgés répondent à côté : « Barack Obama est un grand homme, mais Fidel le surpasse. » Chez les jeunes, certaines langues commencent à se délier, non sans un certain cynisme. « Regardez dans quoi nous vivons (on m’a montré des immeubles délabrés, totalement squattés par des familles entières). Cela ne changera rien au système. Les pauvres resteront pauvres, ils fourniront une main-d’oeuvre bon marché aux entreprises américaines qui s’installeront ici. »

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Il est probable que l’Etat souhaite accélérer le décollage du tourisme pour sauver le financement de sa révolution sociale, quand tous les autres pans de l’économie se sont pratiquement écroulés. L’ouverture en cours de plusieurs liaisons charter entre les US et Cuba témoigne de cette stratégie. Mais voir bientôt rouler des pick-up Chrysler et des Ford Focus sur le front de mer de la Havane n’aura pas tout à fait le même charme.
Deux premières photos, La Havane. En bas, Trinidad. Août 2015

les enfants du paradis?

« L’éducation, c’est l’effort que fait l’homme pour guider ses propres forces. L’éducation est le chemin de fer, mais l’enfant, son caractère, son individualité, voilà la locomotive. » (José Marti, philosophe et poète cubain)

enfants de la place

Place San Juan de Dios, Camagüey, août 2015

Sans doute les pensées de José Marti ont-elles inspiré les dirigeants de Cuba, qui ont fait de la gratuité de l’école et de l’Université un grand paradigme. Dans les faits pourtant, nombre d’enfants sont accourus chaque jour pour nous réclamer cahiers et stylos : leur goût pour apprendre, encouragé par de très bons chiffres de réussite scolaire, dépasserait-il les disponibilités matérielles du pays? Pour ceux que le système éducatif cubain intéresse (et il est passionnant à comprendre).

93 B (yeux interdits)

guitariste

Baracoa, août 2015

Tout au bout de l’île, à sa corne orientale, la petite ville de Baracoa reste à part. Ceinturée par les montagnes et les vagues de cocotiers, elle ne peut regarder que vers la mer. Mais les poissons ne courent pas les vagues ici et les filets des pêcheurs se déchirent souvent sur des récifs acérés. Alors pour se distraire, Baracoa s’agite de temps en temps dans un stade trop grand pour elle, dédié au base-ball et à la pelota. Elle réussit aussi à attirer une poignée de touristes courageux, à une quinzaine d’heures de bus de La Havane, en parfumant ses plats d’épices suaves et de lait de coco comme nulle part ailleurs à Cuba. Et puis Baracoa chante et joue de la musique. Ses soirées s’égayent de radio-crochets et autres bals salsa le long de rues hautes en couleurs, entre bleu clair et rose foncé. Certains musiciens vous prient d’acheter leur CD pour financer un voyage au Brésil, où ils seront bientôt célèbres, promettent-ils. D’autres se tiennent à l’écart, égrenant leur spleen comme une prière sur la terrasse de leur maison. La voix de cet homme nouait une mélancolie râpeuse entre les cordes de sa guitare. Sa voisine d’en face m’a confié qu’il sort chaque jour à la même heure, en fin d’après-midi, pour chanter sa solitude de bout du monde. A votre tour vous le verrez peut-être, 93B rue Calixto Garcia. Lui ne vous verra pas.

dansez sur moi

danse

Casa cultural de Trinidad, août 2015

Sifflées dans les rues lorsqu’elles marchent seules, les jeunes Cubaines ne semblent jamais plus libres et respectées que dans la danse, où elles déploient jusqu’aux nues leurs ailes de papillon. Dans chaque ville, une « casa cultural » offre un recoin à des petites troupes plus ou moins formelles pour répéter. Parfois jusque très tard dans la nuit, les corps s’expriment et se rapprochent et se nouent en circonvolutions aussi aériennes que codifiées – ici sur des tambours bata.

(Ouvertes à tous les vents, les maisons de la culture mélangent les disciplines : danse, musique, peinture, sculpture, et surtout recycl’art, qui est moins, dans un pays où l’on ne boit pas encore de Coca-Cola, une manière de s’affranchir du consumérisme que d’inventer à moindres frais et s’amuser à détourner la fonction originelle de vieux objets.)