petit bleu

dzinla
Céphalophe bleu (Philantomba monticola), Dzinla forest, Kwazulu-Natal, août 2014
Certaines rencontres se produisent sans crier gare au cours d’un voyage, et c’est tout le bonheur de l’inattendu qui vous prend. Je n’avais pas imaginé me retrouver nez-à-nez avec cette minuscule Antilope (35 cm au garrot), que les bouquins décrivaient particulièrement farouche, en plus d’être nocturne. Ce cliché a pu être réalisé dans un patch de forêt primaire encerclé par la ville de Dzinla, juste avant la tombée de la nuit. Deux animaux se poursuivaient entre les arbres, peut-être se disputaient-ils un bout de sous-bois pour de futures noces. Leur attention toute entière ne semblait accordée qu’à eux-mêmes, au point qu’il me fut possible d’approcher l’un d’eux à moins de quatre mètres, en m’accroupissant derrière un buisson. Le téléobjectif a fait le reste, moyennant une sensibilité ISO poussée au maximum acceptable. La gueule tordue de l’animal suggère un état de colère ou d’excitation, impression renforcée par la fausse balafre sous l’oeil, en fait une glande odorante qui sert à marquer le territoire. Le bleu qui donne son nom à ce Céphalophe n’est pas usurpé : son pelage irise de cyan léger même dans la pénombre.

fermeture anticipée

darseport
L’Estartit (Espagne), 25 décembre 2014

On a bâti des murs, creusé les darses, endigué l’horizon pour nous prémunir de la variation des cours et de l’imprévision des flux. Le désenchantement forcé comme seule alternative à l’aventure, défendu par le vide. Les limites imposées à l’ouverture créative sont autant de rectitudes pour banaliser l’indifférence.

la modification du bonheur

sable
L’Estartit (Espagne), 25 décembre 2014

Matinale promenant un chiffon doux sur le front des sommeils après les projections d’humus mourant sous son corail. Le drap qu’elle a creusé roule des galets impatients d’algues et de luisance. Le sable reste du sable. Avant que la prochaine nuit ne nous échappe, avant que le vent gifle sa mémoire, remplir le temps de sa bouche, fuir encore un peu, s’y laisser fuir, et éclater comme un sanglot d’avril dans sa saveur de bourgeon géant.

ma racine est au fond des bois

accenteur
Accenteur mouchet (Prunella modularis) regardant tomber la neige, Domène, Isère, février 2015
« Il n’y a pas de monde concevable ici. Heim, Hic, Home ne sont pas sur terre. Il n’y a pas de chez-soi terrestre pour la figure humaine. Il y a le temps seul pour la solitude seule. (…) C’est une quête indicible dont le « qui-vive » naît dans le monde animal. » (Pascal Quignard, Les Désarçonnés)
[titre de cette photo d’après la devise d’Emile Gallé, maître verrier et céramiste, pionnier de l’Art nouveau, inscrite à la porte de son atelier.]

le soleil comme utopie

coquillage
Aghulas, août 2014
Croire encore à l’incommensurabilité du réel, chaque matin quand le soleil vous caresse la joue à travers les peines. S’émerveiller d’un monde encore capable de s’ouvrir toujours différent, quand bien même l’actualité voudrait marteler les jours sur la même enclume. Ce matin par exemple, pour la première fois de l’année, la Grive musicienne chantait son prochain nid depuis les broussailles dépenaillées : même joie qui remplissait ma coquille qu’au matin du bout d’Afrique. Aimer la pousse interrogative sous la feuille morte, aimer la pulpe d’astre dans cette terre humide et graveleuse, aimer la goutte de givre fondu sur ta langue tiède, conscients que nous sommes la chair d’une fable à vivre, vivre encore et sans mystères. Tout est là.
« On peut être sans illusions et n’en être que plus résolu. » (Paul Veyne)

rue-des-couleurs

addo-10
Elim, Western Cape, 16 août 2014
Vers midi, après une matinée par les chemins côtiers gavés d’oiseaux, nous échouâmes, sur la route de Mossel Bay, dans cette bourgade encombrée de travaux. Maisons alignées comme celles des ouvriers autrefois en France, chacune avec un jardinet rudimentaire sans fleurs. Des enfants qui jouent ou qu’on promène jusqu’à l’épicerie, deux-trois voitures à la carrosserie rutilante autour desquelles s’agrègent quelques vingtenaires. Notre passage étire de brefs gestes de la main, simplement polis, quand cette main ne s’agrippe pas à un téléphone portable ou une bouteille de Coca-Cola. En somme rien que du très banal dont a surgi cette image à la volée, qui pourrait résumer bien des impressions cueillies dans ces petites villes d’Afrique du Sud. Sauf qu’Elim est animée par une communauté de Malais du Cap qui nuance les visages et l’histoire. Ses habitants rappellent avec quelle puissance la Compagnie néerlandaise des Indes orientales a façonné le monde il y a trois ou quatre siècles, lorsqu’elle sillonnait les mers sur des galions lestés d’esclaves de l’archipel indonésien. Le commerce humain est à peu près aboli aujourd’hui, mais en fait la domination a simplement changé de visage. Par les quelques éléments plastiques qui jonchent cette scène, il est facile de comprendre que les peuples restent assignés à des contraintes autrement sournoises.

terre promise

karoo
Alouette du Karoo – Karoo Lark (Certhilauda albescens) dans son milieu, Karoo national park, août 2014
Matin dans la steppe herbue. Deux lions s’ébrouant près de la piste, un rhinocéros isolé loin sous la crête. Une petite troupe d’oryx à la robe presque rose paît entre les cailloux. Et les oiseaux. Partout, qui tressent leurs chansons dans la lumière dorée, comme au premier matin du monde, étourdis par la conquête de leur coin de nature pour y convoler et couver. Les alouettes, d’une myriade d’espèces aux subtiles variantes, sont perchées chacune à son poste, jamais loin du buisson qui abritera leur noces. A chaque strophe elles manquent de faire éclater leurs jabots. Chants pour affirmer son plus farouche désir d’existence, chants pour défier les rivaux, chants pour appeler sa promise. Tout s’arrêtera vers neuf heures, comme si un mystérieux signal l’avait ordonné. Les chants se taisent, les alouettes se faufilent sous les bouquets d’herbes et cette steppe, qu’ici on appelle veld, ressemble bientôt à un désert. Ah! non. L’ombre noire d’un aigle de Verreaux a surgi de la falaise. Le rapace tournoie sous le soleil, ses larges ailes comme deux drapeaux effrangés. Il est bientôt suivi par deux autres dans sa ronde, inspirés par l’air chaud qui commence à monter. C’est l’heure d’autres quêtes, plus solennelles et silencieuses, appels recueillis à la beauté vierge des lieux.

il faudra suivre l’oiseau

kruger-7
Rollier à longs brins / Lilac-breasted Roller (Coracias caudata), Kruger, juillet 2014
Parce qu’ici l’air devient irrespirable. Il faudra suivre l’oiseau, quitte à s’inventer des ailes (apprends! écoute! respire!), parce que posés là où nous sommes, plus rien ne marche. Les fumées s’épaississent autour des villes, les mers s’écument d’amertume, les orgues des oligarques ricanent. Il faudra suivre l’oiseau, plus bleu que le crépuscule qu’on nous repeint dès l’aube, suivre l’oiseau plus vif que les élans que quelques-uns, toujours les mêmes, on a les noms, s’ingénient à briser dans nos chairs blessables et mortelles. Il faudra suivre l’oiseau, le seul à nous montrer la voie d’un temps plus libre et tendre, le seul à connaître le secret des sources. Il faudra suivre l’oiseau pour remettre du ciel à l’âme, parce que, tu sais, l’ami, nous sommes de passage.

esprit de l’escalier

maison
Monoblet (Gard), janvier 2015
Le meilleur moment de l’amour, dit-on, c’est quand on monte l’escalier. Le meilleur moment pour les idées, c’est au contraire quand on le redescend. Et si on s’asseoit sur une marche au milieu, te viendra-t-il à l’idée de m’aimer encore un peu demain?

envolés

volet
Monoblet (Gard), janvier 2015
– François, qu’est-ce que tu as?
– … Lucie s’en va.
– Hein?
– C’est fini. Elle me quitte. Elle part avec Jacques. Avec Jacques.
– Mais… Comment…
– Elle déménage demain. Ils ont trouvé un truc, je sais pas, rue de Vaugirard.
– Mais les enfants?
– Oh! les enfants… Ils vont habiter avec elle. Qu’est-ce que tu veux que je fasse d’eux? Qu’est-ce que tu veux qu’ils fassent de moi? Je les verrai…
 
(dialogue entre Vincent et François, écrit par Jean-Loup Dabadie, pour le film Vincent, François, Paul et les Autres, de Claude Sautet).  

travelling après

vitrine
Bruxelles, décembre 2014
Je t’ai vu tremper tes lèvres dans ce chocolat chaud avec prudence, tu avais peur de te brûler. A la pile de livres de voyages et de cartes posée devant toi, il m’a paru évident que tu visitais la ville, peut-être une étape avant d’autres villes comme autant d’étapes européennes, où d’autres chocolats chauds raviraient ta langue inconnue. Les chocolats de Bruxelles, tu l’auras noté, sont exquis. Ils expriment mieux encore leurs précieuses saveurs accompagnés d’une de ces gaufres qui parfument les rues de la ville et jusque dans les entrailles du métro. Cette douceur sucrée jure avec la froide violence que tu as dû frôler aussi, au moins à travers les journaux. Toi non plus, tu ne comprends pas ces bouleversants chocs thermiques qui rythment le cours de l’Humanité. Au bout d’un moment, je sais, cette valse étourdit. On finit presque par se résigner à autant de rudesse, mais alors le chocolat perd de son âme. La mousse qui le coiffe se désagrège plus vite dans la cuillère. Sur la langue, le petit goût aigre de la mélancolie l’emporte sur les ors torréfiés du cacao. Je ne sais pas comment s’est achevé ton périple, ni quel avion t’a ramenée chez toi. Une chose est sûre : la distance est un peu plus grande entre nous. Ce n’est pas une question de géographie. Chaque massacre élargit la solitude des buveurs de chocolat, drapés en toute saison dans des manteaux de défiance trop grands pour eux.

ombres au tableau

monoblet
Monoblet (Gard), janvier 2015
Toutes nos certitudes, toutes nos espérances, répétées, ressassées, surtout à nous-mêmes, et si peu vers ceux qui avaient besoin de les entendre. Toutes nos convictions partiales, nos esprits colonisés d’idées tronquées, abusés d’éléments de langage. Ces postures, ces pastiches dans le poste, pour masquer l’impuissance à faire un monde plus beau que le ciel. Silence de la raison face à la cacophonie orchestrée par l’absolutisme marchand – qui amidonne les cols pelle à tarte des vendeurs de rien à la découpe.
Cours d’école sans platane ni hanneton, et l’odeur de craie déjà comme de la poudre. Des pans de langage éteints, et autant d’insectes essentiels à la pollinisation des jardins. Ces décisions prises de la plus haute tour, de trop loin pour apprécier la topographie amoureuse des territoires. Ces territoires où nous n’allions pas, faute de temps, où nous n’irons plus, faute de courage.
Ce qui nous a manqué, c’est le courage d’être tous ensemble. Le courage d’être nous-mêmes comme c’était écrit sur les drapeaux, la fidélité à ce que nous fumes, la fidélité à nos discours de la belle Histoire. Et maintenant les ombres s’allongent, comme si c’était le soir.
« L’arbre immense, qui plonge ses racines dans la préhistoire, lance dans le jour que l’apparition de l’homme n’a pas encore sali son fût irréprochable qui éclate brusquement en fûts obliques selon un rayonnement parfaitement régulier. Il épaule de toute sa force intacte ces ombres encore vivantes parmi nous qui sont celles des rois de la faune jurassique dès que l’on scrute la libido humaine. » (André Breton, L’Amour Fou)

réservé

arcadi
Arcadi Café, Bruxelles, décembre 2014
Rien n’est invisible à celui qui sait fermer les yeux sur celui qu’il a été.
« Partout nous cherchons, comme dans notre propre pays, à travers les manifestations visibles de ce qui fut autrefois : nos impressions présentes tentent inlassablement de retrouver celles de jadis, nous ne regardons plus, nous nous remémorons et en nous remémorant, nous nous rendons compte du changement, de la métamorphose que tous nous subissons personnellement aussi. (…) Toute notre génération plongée dans cette période de transition n’aura donc peut-être plus jamais la possibilité d’affronter le monde nouveau avec un regard libre, impartial. Nous voilà destinés à assujettir nos sensations à la comparaison et à la réminiscence, avec l’ombre claire du passé sur l’image obscurcie, et à associer à chaque impression immédiate transmise par nos yeux celle éprouvée auparavant. » (Stefan Zweig, Voyages)

tangente

manege
Bruxelles, décembre 2014

Enseigner les infinies nuances qui palpitent entre le bleu et le bleu : voilà pour se donner des ailes.

(Je m’étonne encore, grand naïf, de la manière tranchée, sinon brutale, employée par quelques frénétiques haut perchés pour fixer les grandes orientations collectives en ce début d’année. Orientations d’un autre âge, quand nous étions prêts à sacrifier l’essentiel parce que nous ne savions pas encore où il se logeait. Mais aujourd’hui? Encore des autoroutes, encore des barrages, encore des parcs de loisirs? Tout qui porte à scinder, isoler, écarter, confiner quand nous avons tant besoin de réanimer des intimités avec notre entourage.)

© 2009-2015 - GEASTER

ИТ новости