couronnement d’hébétude

grandkudu
Grand Koudou mâle (Tragelaphus strepsiceros), vers Olifants, juillet 2014
Le soleil s’étant soudain retiré du jeu, il appartint au ciel seul de faire toute la lumière sur ce qu’il restait à voir dans l’espace béant qui séparait la piste de l’horizon. D’un geste dérobé, l’instant jeta son voile blafard au travers duquel le plateau semblait tremper dans l’ambre antédiluvienne et toute impression de relief fut mise à néant. Nous eûmes à penser que l’Afrique s’appesantirait rapidement dans ce crépuscule laissé pour compte et qu’aucune bête ne jaillirait plus des brousses, sinon le rire ostentatoire d’une hyène en maraude comme la nuit précédente s’en était imprégné jusqu’à suggérer au coeur de notre sommeil des chimères de disgrâce. C’est à ce moment précis que, sur l’ultime coude de notre tracé, à quelques encablures du camp d’Olifants, une secouante embardée dans la poussière encore tiède nous sauva d’une funeste collision avec une girafe plantée au milieu. La fatigue et l’émotion accumulées au fil de la journée venaient de dissoudre sur mon front poisseux les derniers grammes de vigilance que la route encore dangereuse exigeait de mobiliser. Tout se passa si vite que je ne sus m’excuser auprès de la brouteuse haut perchée, déjà rendue à d’autres frondaisons d’acacias un peu plus loin. Témoin de la scène, ce grand kudu m’asséna un regard hautain, celui-là même qu’infligent à un pauvre hère malhabile jeté dans une soirée trop guindée les gardes-chiourmes devant des pyramides de petits fours inaccessibles.

you’re welcome

gamins
Tampaksiring, Bali, août 2013
« Jusque là, mon ami et moi nous étions toujours rencontrés en imaginant être des égaux l’un pour l’autre; or, cette supposition commune s’était en elle-même évanouie d’un coup, sur le seuil de sa porte, parce que nous avions réalisé à quel point nos situations sociales et économiques étaient différentes.
Le respect de nous-même, du moins dans les sociétés comme la nôtre, tient à cette fragile présupposition que nous sommes les uns pour les autres des égaux parmi les égaux; que le moindre incident vient préjudicier cette attente réciproque de reconnaissance symétrique, et nous réagissons, selon les circonstances, par la honte, par le déni de réalité ou en mobilisant spontanément des récits de justification. » (Axel Honneth, professeur à l’Université de Francfort)

hyène de vie

kruger
Hyène tachetée (Crocuta crocuta), vers Skukuza, juillet 2014
Fendre les glaciers:

« Dans un système mondialisé, il n’y a plus de face-à-face possible, plus d’ennemi déclaré, plus de territoire à conquérir. Le système est allé trop loin. De sorte qu’il finit par se détraquer et se dévorer en sécrétant une forme de corruption interne. Pas une corruption au sens moral, mais quelque chose comme une déconstruction de l’ensemble, le terrorisme étant la métaphore violente de cette tension irréductible au système. » (Jean Baudrillard, philosophe)

Découdre la nuit:

« Oui, l’amour est une illusion. Les gens interprètent des phénomènes biologiques. » (Lucy Vincent, neurobiologiste et consultante pour l’industrie pharmaceutique)

Reprendre du dessert:

« Dans la tribu des Iyau en Nouvelle-Guinée, une voyelle peut avoir huit sens différents selon la hauteur de ton sur laquelle elle est émise. Un léger changement dans cette dernière convertit le mot de la langue Iyau signifiant belle-mère en un autre mot signifiant serpent. » (Jared Diamond, biologiste évolutionniste)

noms d’oiseaux

wilderness
Trogon narina (Apaloderma narina), Wilderness, Eastern Cape, août 2014

Mouette de Sabine, Moineau de Nelson… Soucieux d’immortalité, les naturalistes ont assez souvent donné leurs noms aux oiseaux qu’ils ont découverts. A titre d’exemple, le savant américain Spencer Fullerton Baird vole depuis plus de 150 ans avec un Bécasseau et un Bruant (avec un Tapir aussi, mais on ne peut pas tout à fait parler de Tapir volant). Même chose avec l’Italien Franco Bonelli, qui s’est carrément payé un Aigle. Sans doute pour compenser une existence cacochyme : souffrant de rachitisme, Franco Bonelli mesurait 1m37, soit trente centimètres de moins que l’envergure du rapace.
L’ornithologue allemand Christian Brehm a quelque peu modifié ces dispositions testamentaires. En 1857, ses deux fils Alfred Edmund et Reinhold Bernhard découvrent avant lui une nouvelle espèce d’alouette dans les steppes du Maghreb. Se sentant outrageusement doublé par ses rejetons, Christian Brehm décidera quand même de nommer l’oiseau, en lui attribuant non pas son patronyme, mais le prénom de… sa fille. Ainsi fut créé le Cochevis de Thékla. Ce qui est certes beaucoup moins difficile à porter que le Cochevis d’Alfred Edmund et Reinhold Bernhard, mais qui sonne aussi comme une manière de couper le sifflet à ses deux fils.
Quant à ce joli Trogon narina, hôte discret des forêts d’Afrique, l’histoire de son nom relève carrément d’une rumeur adultérine qui persiste encore de nos jours. C’est un certain James Stephens qui a décrit l’espèce en 1815, mais ce dernier s’est amusé à cafter : Narina serait tout bonnement le prénom de la maîtresse de l’explorateur François Levaillant. Un sacré cumulard d’ailleurs, ce François-là aussi, qui s’est offert pas moins de six noms d’oiseaux du monde entier. Dont un Coucou.

l’espérance

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Buffle d’Afrique (Syncerus caffer), Addo Elephant, août 2014
« L’espérance », « l’espoir », des mots rebattus dans les campagnes électorales ces jours-ci. La politique est-elle une affaire d’espérance, d’attente pieuse et de conversion à cette autre forme béate d’inanité? L’espoir que l’on brandit ici, c’est encore un baîllon pour gouverner à l’aveugle et à moindres frais, dans une relation sado-masochiste qui flagelle l’action collective. Qui veut bien s’adonner à l’espérance, cet alcool distillé par les prélats de l’ordre établi? Invoquer l’espoir et l’espérance, comme s’en remettre encore au ciel, à celui qu’on nous barbouille depuis des lustres, pour nous clouer encore à la promesse de l’au-delà. L’espoir est un mensonge qui fait foi dans le dos.
« Loin d’encourager le changement, l’espoir éteint les révoltes. Il rend tolérable la servitude et facilite la résignation. L’espoir naît de la tristesse tant et si bien que renoncer à lui, c’est se guérir d’elle. » (Raphaël Enthoven)
In memoriam :
« La longue révolution nous achemine vers l’édification d’une société parallèle, opposée à la société dominante et en passe de la remplacer; ou mieux, vers la constitution de micro-sociétés coalisées, véritables foyers de guérilla, en lutte pour l’autogestion généralisée. La radicalité (…) est la garantie de toutes les libertés. » (Raoul Vaneigem, Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, 1963-65)
 

ça dépasse les cornes

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Rhinocéros blanc (Ceratotherium simum simum), Santa Lucia Wetlands, août 2014
Dès l’aéroport de Johannesburg, on est mis au parfum : un écran fait des défiler des images et des chiffres du grand massacre. Le 25 juillet 2014, 574 Rhinocéros avaient déjà été braconnés depuis le début de l’année. Le 18 août, on en était à 650. Finalement, ce sont, d’après les autorités, 1215 animaux qui auront été tués l’an dernier en Afrique du Sud, sur une population estimée à environ 20 000 bêtes. Un triste record, qui traduit l’intensité du trafic de ces cornes qui font soi-disant bander quelques richissimes Chinois. Lesquels feraient tout aussi bien de se ronger les ongles, puisque c’est exactement la même matière (de la kératine, qui a donné son nom latin à l’animal).

petit bleu

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Céphalophe bleu (Philantomba monticola), Dzinla forest, Kwazulu-Natal, août 2014
Certaines rencontres se produisent sans crier gare au cours d’un voyage, et c’est tout le bonheur de l’inattendu qui vous prend. Je n’avais pas imaginé me retrouver nez-à-nez avec cette minuscule Antilope (35 cm au garrot), que les bouquins décrivaient particulièrement farouche, en plus d’être nocturne. Ce cliché a pu être réalisé dans un patch de forêt primaire encerclé par la ville de Dzinla, juste avant la tombée de la nuit. Deux animaux se poursuivaient entre les arbres, peut-être se disputaient-ils un bout de sous-bois pour de futures noces. Leur attention toute entière ne semblait accordée qu’à eux-mêmes, au point qu’il me fut possible d’approcher l’un d’eux à moins de quatre mètres, en m’accroupissant derrière un buisson. Le téléobjectif a fait le reste, moyennant une sensibilité ISO poussée au maximum acceptable. La gueule tordue de l’animal suggère un état de colère ou d’excitation, impression renforcée par la fausse balafre sous l’oeil, en fait une glande odorante qui sert à marquer le territoire. Le bleu qui donne son nom à ce Céphalophe n’est pas usurpé : son pelage irise de cyan léger même dans la pénombre.

fermeture anticipée

darseport
L’Estartit (Espagne), 25 décembre 2014

On a bâti des murs, creusé les darses, endigué l’horizon pour nous prémunir de la variation des cours et de l’imprévision des flux. Le désenchantement forcé comme seule alternative à l’aventure, défendu par le vide. Les limites imposées à l’ouverture créative sont autant de rectitudes pour banaliser l’indifférence.

la modification du bonheur

sable
L’Estartit (Espagne), 25 décembre 2014

Matinale promenant un chiffon doux sur le front des sommeils après les projections d’humus mourant sous son corail. Le drap qu’elle a creusé roule des galets impatients d’algues et de luisance. Le sable reste du sable. Avant que la prochaine nuit ne nous échappe, avant que le vent gifle sa mémoire, remplir le temps de sa bouche, fuir encore un peu, s’y laisser fuir, et éclater comme un sanglot d’avril dans sa saveur de bourgeon géant.

ma racine est au fond des bois

accenteur
Accenteur mouchet (Prunella modularis) regardant tomber la neige, Domène, Isère, février 2015
« Il n’y a pas de monde concevable ici. Heim, Hic, Home ne sont pas sur terre. Il n’y a pas de chez-soi terrestre pour la figure humaine. Il y a le temps seul pour la solitude seule. (…) C’est une quête indicible dont le « qui-vive » naît dans le monde animal. » (Pascal Quignard, Les Désarçonnés)
[titre de cette photo d’après la devise d’Emile Gallé, maître verrier et céramiste, pionnier de l’Art nouveau, inscrite à la porte de son atelier.]

le soleil comme utopie

coquillage
Aghulas, août 2014
Croire encore à l’incommensurabilité du réel, chaque matin quand le soleil vous caresse la joue à travers les peines. S’émerveiller d’un monde encore capable de s’ouvrir toujours différent, quand bien même l’actualité voudrait marteler les jours sur la même enclume. Ce matin par exemple, pour la première fois de l’année, la Grive musicienne chantait son prochain nid depuis les broussailles dépenaillées : même joie qui remplissait ma coquille qu’au matin du bout d’Afrique. Aimer la pousse interrogative sous la feuille morte, aimer la pulpe d’astre dans cette terre humide et graveleuse, aimer la goutte de givre fondu sur ta langue tiède, conscients que nous sommes la chair d’une fable à vivre, vivre encore et sans mystères. Tout est là.
« On peut être sans illusions et n’en être que plus résolu. » (Paul Veyne)

rue-des-couleurs

addo-10
Elim, Western Cape, 16 août 2014
Vers midi, après une matinée par les chemins côtiers gavés d’oiseaux, nous échouâmes, sur la route de Mossel Bay, dans cette bourgade encombrée de travaux. Maisons alignées comme celles des ouvriers autrefois en France, chacune avec un jardinet rudimentaire sans fleurs. Des enfants qui jouent ou qu’on promène jusqu’à l’épicerie, deux-trois voitures à la carrosserie rutilante autour desquelles s’agrègent quelques vingtenaires. Notre passage étire de brefs gestes de la main, simplement polis, quand cette main ne s’agrippe pas à un téléphone portable ou une bouteille de Coca-Cola. En somme rien que du très banal dont a surgi cette image à la volée, qui pourrait résumer bien des impressions cueillies dans ces petites villes d’Afrique du Sud. Sauf qu’Elim est animée par une communauté de Malais du Cap qui nuance les visages et l’histoire. Ses habitants rappellent avec quelle puissance la Compagnie néerlandaise des Indes orientales a façonné le monde il y a trois ou quatre siècles, lorsqu’elle sillonnait les mers sur des galions lestés d’esclaves de l’archipel indonésien. Le commerce humain est à peu près aboli aujourd’hui, mais en fait la domination a simplement changé de visage. Par les quelques éléments plastiques qui jonchent cette scène, il est facile de comprendre que les peuples restent assignés à des contraintes autrement sournoises.

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