l’impossibilité d’une ville (#1)

dubai
Août 2014
Brumeuse, pas rêveuse. Active, mais sans âme. Chaude, brûlante, invivable sans le secours de l’air conditionné. Même les arrêts de bus sont des blockhaus climatisés. Dubaï doit plaire aux amoureux des rectitudes, aux esprits cartésiens et aux aspirants nouveaux riches. On peut se laisser séduire quelques heures par le foisonnement des vaillants gratte-ciel, le vertige de leur architecture, la folie qui se niche dans ce projet né il y a douze ans à peine. On ne peut pas se passionner longtemps pour le vide sidéral de ses rues, ses quartiers inertes ou son bord de mer sans dune ni mouette. Dubaï est l’anti-New York : un concept qui ne doit rien à la ferveur créatrice de la Grosse Pomme ni aux tumultes de l’Histoire mondiale, seulement à une nécessité financière. Il s’agit pour l’émirat de surmonter sa proche pénurie pétrolière en pariant sur un nouveau modèle économique : la construction orthonormée d’une destination touristique haut de gamme. Figée dans son temps hors du temps, Dubaï serait plutôt un Las Vegas in progress, un mirage dans le désert. Le capteur de l’appareil ne s’est pas subitement déréglé. Les images réalisées là-bas reproduisent sans retouche aucune l’impression spéciale imposée par ce lieu sans ombre ni lumière, où voltigeait ce matin-là un fin rideau de sable.

Né de la dernière pluie

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Mycène conique (Mycena metata) dans son berceau de pluie, massif de Belledonne, Isère, septembre 2014

Le ciel s’était emporté cette nuit-là. L’orage avait roulé sa colère sur la forêt alpestre, s’en était pris aux vielles feuilles, aux jeunes rameaux, aux nids d’oiseaux, brisant net dans ses doigts de feu les rêves des aigles. Au matin, les arbres soufflaient dans la brume calmée. Et déjà la vie revenait à la vie. L’ivresse de passer avec légèreté par-dessus les diamants de pluie emplissait les tiges d’une nouvelle richesse. L’insistance des gouttes avait rendu à la terre sa passion d’émouvoir.

La Nature a toujours quelque chose à offrir, même après ces moments où toute paix semblait perdue. Et elle tiendra, recommencée, même quand nous serons dans les flammes. Ce n’est pas une raison pour précipiter déjà la rage des désenchantements.

Un gnou à terre

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Gnou bleu (Connochaetes taurinus). Au fond, femelle de Grand Koudou (Tragelaphus strepsiceros), vers Olifants, juillet 2014

Lourde bête s’ébrouant dans le contre-jour d’une brûlante fin d’après-midi. Poussière dans la bouche, les yeux, le nez, tout au bout d’une route sans bitume où la fatigue croise l’aveuglement. Un gnou à terre, l’ingénue réflexion : un animal qui vacille avec si peu d’élégance et se vautre de tout son poids d’amertume peut-il rebondir l’instant d’après et retrouver grâce aux yeux de ses congénères?

l’heure du bain

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Manchots du Cap (Spheniscus demersus), Simon’s Town, août 2014
Pleins de joie bonhomme, ils se poursuivent sans relâche, jusque sous l’eau où leurs silhouettes fusent comme d’atomiques sous-marins de poche. A peine les vagues les rejettent-ils sur le sable, les voilà qu’ils replongent sous l’écume pour évoluer de plus belle en ballets saccadés. Prises de becs pour de faux, natation synchronisée et cabotinage : les Manchots font le spectacle près du Cap de Bonne Espérance, et à les voir s’amuser de la sorte parmi nous, on se dit que l’éden n’était pas si loin. Un instant notre culpabilité vis-à-vis du vivant s’émousse : cette Nature profuse existe encore, les animaux ne nous portent aucun grief. Notre présence ne les gêne pas, ils nous entraînent dans leurs sarabandes, nous adressent des sons amicaux comme sortis d’une vuvuzela. C’est la fête sur les rivages du monde. Et puis en cherchant dans les livres au retour, on apprend qu’il ne reste plus que trois colonies terrestres de Manchots du Cap. Leur famille est réduite à 50 000 membres, ils étaient 1,5 million au début du 20e siècle. Cette façon de cacher le drame de leur disparition en faisant comme si tout était comme avant n’en est que plus troublante.

getting down

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Guépard (Acinonyx jubatus), vers Satara, juillet 2014
Les animaux décrochent, on ne les regarde plus. Tombent comme des mouches de leur vacillant piédestal. Ouvrez la fenêtre : nulle hirondelle pour égayer le faubourg déshonoré. Ouvrez un livre : la Nature n’a plus droit de cité. Sauf peut-être dans les ouvrages de Rick Bass et de Jim Harrison, que personne ne lit. Que personne n’a le temps de lire, ni surtout coeur à découvrir. Le coeur? Mais où bat-il déjà? La conscience du vivant qui nous entoure se dilue par écrans interposés. Cette matière brillante qui nous reflète et nous absorbe en Narcisses pixellisés. Au rythme que les micro-processeurs imposent, nous allons nous désincarner. Et précipiter le désastre. Le Guépard n’est pas de taille à combattre cet univers indifférencié. Il rejoint le statut de bête curieuse. On va lui faire sa peau mouchetée. Il reste 10 à 15 000 Guépards dans le monde, d’après le Cheetah conservation fund, contre 100 000 il y a cent ans. Les experts ont programmé sa disparition à l’état sauvage d’ici 15 à 20 ans.  

fauve qui peut

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Lion (Panthera leo), Lower Sabie, 30 juillet 2014
L’image n’est pas d’une grande qualité technique, mais avec le recul de ces dernières semaines, son grain épais restitue assez l’impression de mystère du Lion apparu ce soir-là près du camp de Lower Sabie, au sud du parc national de Kruger. Comme le Léopard le lendemain, la bête s’est laissée approcher de très près, sans porter un seul regard en notre direction. Ils étaient même deux, marchant côte à côte sur le bord du chemin, clopin clopant.
Notre route croisera des lions à quatre reprises, bêtes régulières, presque prévisibles. A Mkhuze, une réserve au sud-est du pays, un Lion apparaîtra au moment même où d’épaisses broussailles nous avaient suggéré sa présence. Leur nonchalance systématique écornera quelque peu la réputation de « roi de la jungle ». Si dans notre imaginaire collectif le Lion se taille une part de seigneur, il ne semble pas peser si lourd dans l’immensité des paysages où il évolue. Peut-être faudrait-il se changer en antilope pour mieux saisir la puissance et la cruauté de l’animal?
 
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Karoo national park, août 2014

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Eléphants d’Afrique de savane (Loxodonta africana), Addo, août 2014 (cliquez pour agrandir l’image)

Sous leur poids le sol se dérobe et les buissons bruyamment s’effeuillent. Un cataclysme? Non. Les pachydermes jardinent sans fin les herbes de la rêverie. La magie de la Nature tient à cela : elle repousse plus verte, un peu plus loin, dans le sillage de leurs promenades digestives. Il n’y a qu’à suivre les éléphants au pas de gym, pour retrouver la mémoire terrestre à sa source d’argile.

Ces placides pachas rythment leurs jours avec les rituels du bain et de la conversation boudeuse. Debout dans la boue des mares, ils se saluent d’un signe amical qui ne trompe personne, remuent leurs oreilles parcheminées, et restent là. Ils attendent. Les éléphants n’en font pas des tonnes. Prudents, les autres animaux se tiennent à l’écart de leurs humeurs cacochymes.

Pas étonnant si leurs territoires en cent ans ont rétréci comme peau de chagrin : le temps des hommes n’est pas celui des éléphants. A l’heure où tout se concentre sous un pouce d’enfant, il n’y a plus de place pour ces convoyeurs de rimes.

sa part d’ombre

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Léopard (Panthera pardus), Skukuza, juillet 2014 – cliquez sur la photo pour l’agrandir

Il y peu d’occasions dans une vie d’approcher un Léopard à trois mètres, de nuit, en pleine brousse, sous des étoiles brillantes comme un lustre de Murano. Le regard ambitieux de l’animal en direction du téléobjectif tremblant, c’est une partie de silence qu’on est heureux de perdre en quatre ou cinq longues minutes : d’un regard dévidé comme le fil soyeux d’une araignée, le félin absorbe son contemplateur qui, ne sachant plus dissocier sa frousse de sa joie, reste planté devant lui comme s’il devenait, au mieux, son congénère, au pire sa proie. On oublie le guide armé derrière soi, on se débarrasse de sa défroque sociale : il n’y a plus dans ce duel sans parole que deux animaux pétrifiés, l’un par cette beauté magnétique qu’on dit cruelle (la fascination du danger), l’autre par la méfiance que suscite l’apparence d’un vieil ennemi… Ou par ce que j’ignore encore de notre propre espèce.

Une telle proximité avec l’intense vie sauvage africaine, déjà vécue en Namibie en 2003, s’est révélée quasi quotidienne en Afrique du Sud. Après des étés asiatiques plutôt décevants dans leur dimension naturaliste (un Vietnam qui mange ses oiseaux, une Indonésie qui massacre ses forêts), j’ai enfin renoué avec le foisonnement terrestre originel. Pour tenter de mieux cerner ce que nous sommes. Dans des paysages le plus souvent intacts, et auxquels les hommes semblent attachés, les grands animaux d’Afrique incarnent notre part d’ombre, la « rugosité désirante » de notre nature profonde, dans un terrifiant jeu de miroirs. Une question a pavé ma route : le monde survivrait-il au refoulement définitif de notre sauvagerie? Elle continue de faire son chemin ces jours-ci au milieu de la ville encombrée.

reprendre ses marques

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Zèbre de Burchell (Equus quagga burchelli), Kruger, juillet 2014

    24 jours et 24 nuits entre savane, désert et bord de mer

    6250 kilomètres parcourus de Johannesburg à Capetown

    12 parcs nationaux et réserves naturelles explorés

    Plus de 330 espèces d’oiseaux observées

    56 espèces de mammifères nommées

    Des milliers de sourires échangés

    Une piqûre de moustique en zone impaludée

    Nelson Mandela toujours vivant dans le coeur des Sud-Africains, et encore beaucoup d’attentes

    En bonus : le Swaziland et Dubai
dullstroom

carnet de déroute

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Pemuteran, Bali, août 2013

Mes années se suivent et se ressemblent, rythmées depuis dix-sept ans par un voyage estival, une pause en trompe l’œil entre deux masses abruptes de travail. Des années sans réfléchir vraiment à cette vie qui file, file vite maintenant. Et qui m’aura modelé à elle sans me laisser la vraie liberté de choisir. Cette année tient le pompon : à peine quatre jours de fugue, deux week-ends sacrifiés sur trois. L’hiver austral où j’irai me blottir tantôt m’offrira peut-être la fraîcheur nécessaire, le courage pour imaginer une autre trame à l’acte second de mon bref passage ici-bas. Un endroit surélevé face à la rencontre de deux océans, dans les dernières lueurs coupantes du crépuscule, m’irait bien. Et si au passage des baleines je pense à autre chose qu’au cours de ma vie, ce sera peut-être encore mieux.

Pourtant l’expérience de ces étés voyagés fait monter une inquiétude plus qu’elle n’indique la lumière. Beautés que l’aveuglement des cupides étiole, colère qui ensanglante les rues, le ciel : les exils lointains ramènent à la fragilité banalisée du monde. Alors quoi? Pourquoi partir si le sac du retour est lesté d’amertume? Parce que, dans le langage des bateaux, l’amer est aussi un point de repère. Je m’entête dans le désastre commencé à fouiller la beauté des choses : une conversation secrète avec les nuages, un prénom caché à l’intérieur du chant des oiseaux, la géologie de mes racines nomades, le sourire de ces gens humbles qui ont tout trouvé. Je cherche peut-être aussi l’image du monde à son point d’apparition, dans son éclat d’argile. Dans la pluie qui dégouline, derrière les rideaux de suie, je cherche, à ces heures perdues, la joie. La joie pleine et entière que l’enfant répand de son seul regard d’ébène, dans une langue inconnue et libre, juste belle à entendre.

« Tu entendras un rauque battement d’ailes et quelqu’un s’en aller en sens inverse. Des oiseaux remarquables t’indiqueront la route des migrations. Les hordes du désert se retirent dans une époque meilleure. Tu abandonneras le bateau après la ligne droite. » (Luisa Castro, les Habitudes de l’Artilleur)

maman j’ai raté le lavabo!

Trièves, Isère, mai 2004
L’impermanence des avions dans le ciel ces temps-ci est troublante. Des engins prévus pour rester en l’air décrochent trop vite. Nous avons tenté, avec un ami photographe il y a quelques années déjà, de réagir à l’application trop stricte des lois de la gravité. Dans une décharge sauvage, nous avions repéré des objets censés ne jamais décoller pour leur offrir un voyage inédit dans l’azur. N’en déplaise aux pirates de l’air et à tous les plombeurs d’enthousiasme : lavabo vole !

plus loup que toi tu meurs

 scream

Isère, novembre 2013

Les réactions d’incompréhension et d’indignation se succèdent après l’autorisation d’abattre des Loups dans les Hautes-Alpes. Cette forme de traque éperdue d’un animal protégé jusqu’au coeur d’une zone elle-même protégée (le parc national des Ecrins) revêt un côté surréaliste. Elle démontre qu’il n’existe plus en France de territoire à vocation de préservation. Elle révèle aussi qu’il est donc possible de surseoir au statut de protection d’une espèce. Au passage, cette affaire du Loup fait tristement écho à celle des Bouquetins du massif du Bargy : la Ministre de l’Ecologie a la gâchette facile.

Les fauves sont maintenant lâchés. Par cette nouvelle cabale orchestrée contre lui, le Loup finit d’endosser son statut d’ennemi public numéro un, personnifié comme dans les contes de jadis, ce qui risque d’attiser encore la haine des éleveurs à son encontre. En même temps, le canidé s’érige en symbole martyr de cette vie fascinante que l’homme cherche maladivement à contrôler, réguler, calibrer, rogner… Sans jamais parvenir à la comprendre, sans surtout accepter la fragile complexité des relations qui sous-tendent la biodiversité.

Par cet abus de lâcheté, la classe politique réduit un peu plus sa crédibilité, faisant montre d’une incompétence grave face aux enjeux environnementaux. Là où le retour naturel du Loup en France aurait pu inspirer une modernisation des rapports que l’Homme entretient avec la Nature, il met la patte au contraire sur l’incapacité chronique de notre espèce à gérer harmonieusement son espace de vie. Encore un rendez-vous manqué pour la poésie du Monde.
 

l’amour est toujours en fuite

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Amed, Bali, août 2013

La rue bruissante, la lumière hâve.
Elle a mis tout le poids de sa vie dans la balance de son regard. Il n’a pas su se sauver du splendide éclair clouant son ombre. Sollicités par la même petite énigme : pourquoi eux, ici et maintenant?
Ce moment qui foudroie debout les plus vaillantes armées du doute. Cet instant qui resserre et qui tient en même temps à une distance sacrée.
Après? C’est une histoire qui se donne entre elle et lui. Des chapitres de beauté nocturne en plein midi. Des épitomés d’univers condensés dans leur masse noire et rare, dans une langue indéchiffrable autrement que par celle des cétoines.
Un matin, c’est un soleil qui ne brûle plus les doigts quand on le tranche de sourires. C’est une pluie froide qui tombe sur l’épaule de l’été quand on attendait ses doigts fins pour se consoler du vide. Les cétoines ont mangé les roses.
L’amour est toujours en fuite. Et Truffaut ne l’a pas rattrapé.
On peut toujours essayer de remonter le courant de l’amour. Pagaie, godille tant que tu peux. L’étoile qui le tient n’a jamais cessé de couler.  

théâtre des célestins

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Gardeboeufs ibis (Bubulcus ibis), Petulu, Bali, août 2013
Près d’Ubud, la capitale culturelle de Bali, un petit village anodin s’éprend chaque soir d’une incroyable fièvre emplumée. Une demi-heure avant le coucher du soleil, des milliers de hérons et d’aigrettes affluent des rizières autour pour s’installer dans les arbres qui bordent la rue principale. Nul ne sait pourquoi tant d’oiseaux ont élu domicile spécialement ici, alors qu’il reste encore de nombreux sites sur l’île autrement plus propices pour les accueillir. On songe forcément au célèbre film d’Hitchcock en assistant à l’arrivée tumultueuse des oiseaux qui tournoient juste au-dessus des passants, hésitent, s’abattent, se perchent, redécollent et reviennent dans une fureur de cris et de prises de becs, jusqu’à ce que la nuit les apaise tout à coup. C’est d’ailleurs peu après la sortie des Oiseaux sur les écrans que ce phénomène a pris naissance. Voici plus de cinquante ans que Petulu fait le spectacle tous les soirs et sans relâche, sa manière à lui d’agiter un peu de théâtre pour résister à l’hégémonie de sa grande sœur Ubud.

la servante

bassine

Vers Kandy, août 2011

Douce pénombre sur tes épaules d’acier trempé. Sourire complice dans le couloir entre deux mondes. Au plafond les hélices lentes du ventilateur font un tournesol à prières. Tu vides un seau de larmes à la cuillère en bois. Le sel sur les blessures a piqué encore cette nuit. Des chagrins vieux comme l’enfance ont tout inondé.

Entre les paupières d’un rêve malade, on t’aurait vue t’avancer très près au chevet des chevaux. Bêtes à panser de silences et de murmures, jusqu’au moment où tes yeux, et tes lèvres, et la pluie sur les carreaux…

Avant les bennes de l’automne, avant l’hallali des renards sur la lande, ta légende adoucit les coeurs jaunes. Ils te disent peut-être pourquoi l’averse, comment l’éclat des haches, ils te confient à demi-mot les lumières impossibles à dénouer.

Tu les appelles par leur nom que l’acide a brûlé jusqu’au bout de la langue. Un trait pâle de lumière bondira sur leur front et puis… Tu leur apprends à mourir sereinement, nuit après nuit, comme jamais ils n’ont vécu en plein jour.

© 2009-2014 - GEASTER

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