
Gudimilanmalai, Tamil Nadu, juillet 2008
Les singes sont des hommes comme les autres. En Namibie, j’en ai vu un qui pensait comme celui-là, sculpté par Rodin, assis sur une grosse pierre, la tête posée sur sa main ouverte, le regard perdu dans le lointain. En Malaisie, c’était encore plus drôle. Trois macaques s’étaient introduits dans la voiture. Deux d’entre eux pillaient les sacs posés sur la banquette arrière tandis que le troisième, installé à ma place, faisait semblant de conduire, les mains posées sur le volant, avec des cris qui imitaient le bruit du moteur. Ce soir, après trois semaines sans week-end, je suis un singe comme un autre. Pensif, perdu dans le lointain de mon bureau, à faire mine de conduire ma vie. Où que j’avance, où que je tourne, le monde reste le même. Mes frénésies, mes passions, mes défaites balisent des routes que j’ai empruntées sans connaître le décor à l’avance. Je n’ai pas provoqué les événements les plus marquants, ils ont surgi d’eux-mêmes dans le hasard indéchiffrable des mouvements. Tout juste ai-je réussi à prolonger quelques joies, à les partager parfois. Comme chacun, ni plus ni moins, au fond. La vie reste une aventure impersonnelle, que l’intuition du gouffre, appelons-la conscience, habille en expérience intime.

Polypedates maculatus, Mammalapuram, Tamil Nadu, juillet 2008
Sous les chaudes gouttes d’averse en pleine après-midi, les grands jardins reprenaient de la vigueur. Les feuilles redéployaient leur luxuriance, la terre exhalait des odeurs insoupçonnées d’épices, de fleurs et de moisi mêlé. Et quand la lumière déclinait, d’étranges cris grinçants montaient des gerbes mouillées. On était tenté de fouiller parmi la végétation pour démasquer l’auteur de cette musique aigre mais alors le chant s’arrêtait net. Il fallait revenir sur ses pas et attendre. Alors la chanson reprenait, timidement d’abord, puis enflait. Plusieurs va-et-vient étaient souvent nécessaires pour réussir enfin à percer le mystère.

Pélicans à lunettes (Pelecanus conspicillatus), avec une Aigrette intermédiaire (Egretta intermedia) au premier plan à droite et des Sternes hansel au fond (Gelochelidon nilotica) – Cairns, Australie, août 2007
« Ils ont pu tout détruire en moi, sauf justement l’appétit désordonné de vivre.» (Albert Camus, l’Envers et l’Endroit)
Année de la Biodiversité, donc. Accompagnons l’événement mondial avec davantage de plumes, de corolles et de bourdonnements au-dessus de ces pages. Soyons chouettes avec la vie. Empressons-nous de la connaître, d’apprendre à nous interroger au-delà de ce que nous essayons d’être. Connaître, c’est aimer à part soi. Si par un étrange malheur la beauté rose d’une dentelle de flamants, une brume d’aube sur un marais plein d’odeurs, un ululement qui déchire la nuit ne nous donnait pas envie d’aimer, de vivre et d’en jouir, c’est qu’il serait vraiment trop tard pour le coeur.
[Et on peut s'interroger sur le premier facteur de disparition des espèces : la destruction du milieu naturel. L'artificialisation des sols. La confiscation des terres, des marais, des forêts au profit d'une urbanisation massive, moins dictée par les besoins du plus grand nombre que par des intérêts marchands toujours plus privés. Est-ce que les 593 nouveaux centres commerciaux prévus d'ici 2015 en France vont contribuer à restaurer la biodiversité ailleurs que dans les aquariums de Botanic?]

Montvendre, Drôme, décembre 2007
Je cours. Je cours après les jours que tissent des semaines à longs brins. Semé par ma propre course, périssable et encombrée. Le travail ? Une exaltation désespérée. L’amour ? Un ventre mouillé de rêves au parfum de prune. Bruine. Une inspiration ? Le vertige du vide. Bide.
L’hiver. Un raidissement.
L’amitié. Des passages.
Mes jours. Le soir.

New York City, août 2009
On ne mégote pas avec la diète.

Grand Canyon, North Rim, Arizona, août 2009
Nul chant des oiseaux. Juste la rumeur immense de la houle pétrifiée, éraflée par le vent mourant. Pourpre et ambre se confondent, annonçant les noces de l’or et du sang. Ton coeur s’accroche au fond comme une vieille ancre rouillée. Nous avons toujours été là, au bord des abysses, à contempler le temps.
Les images du film Océans ne sont pas seulement belles de par leurs incroyables qualités techniques. Elles sont belles aussi pour ce qu’elles réussissent à exprimer : la communauté, l’amour, la survie, l’entraide, valeurs universelles ramenées du plus profond, déclinées d’intimes frôlements captés entre deux grains de sable en fresques rythmées dans la gloire écumeuse, scandées sans cesse par une étourdissante pulsion de vie. On se laisse prendre dans le tourbillon visuel et sonore pendant une bonne heure et la rupture de ton qui suit n’en est que plus brutale : le réalisateur Jacques Perrin entraîne son fils dans un musée pour lui montrer toutes les espèces déjà disparues, figées à jamais dans la paille et le silence. S’il n’évite pas la responsabilité humaine dans le grand massacre (le torpillage des requins et des baleines, le requiem des filets dérivants), le film tente aussi d’illustrer positivement le rapport de notre espèce à la Nature. Au début, par l’avenir de l’humanité qui s’élance tel une fusée dans l’oeil impassiblement préhistorique d’un iguane marin (fantastique moment de cinéma), et ce couple improbable nageur-requin blanc dans la lente valse finale. Océans prône la réconciliation, le passage d’une Nature médiatiquement recréée et récréative (le sujet se transpose à l’échelle des personnages humains, le père et le fils qui assistent au spectacle de mort puis de vie encadrée : mise en abyme du film plus rusée qu’elle n’en a l’air) à sa reconsidération pour elle-même, à sa reconnaissance en tant qu’espace-temps où ne devraient jamais cesser de s’ébattre les coeurs, les couleurs et les mystères.
(bémol : je suppose que la musique de Bruno Coulais, c’est pour l’effet de la signature dans le contexte aquatique. Mais je suis sûr qu’il existe des tas de compositeurs plus inventifs qui meurent de faim).

Goélands leucophées et étourneaux sansonnets, L’Escala, Catalunya, janvier 2006
L’homme troue partout, par trois, quatre, quinze, fore la terre quand il sait son intérieur épuisable, érige sa phallique vanité en désolants mausolées où le soleil perce à peine. Mais qu’il abandonne son œuvre aux forces du temps, et voilà le rêve qui reprend ses ailes. Les grues font le pied des oiseaux qui font le pied de grue pour s’élancer à l’assaut du ciel.
(avant la lettre, janvier 2006)

Madurai, Tamil Nadu, juillet 2008
La vraie douleur ne fait pas de bruit. Elle se glisse en silence sous le socle d’une trop longue attente, salue la fatigue du soir qui remplit la place. Elle ne s’affranchit ni de signes ni de mots. La vraie douleur s’attarde au carrefour des solitudes, elle noue patiemment les mains d’un hiver toujours plus long et rude. Elle dérobe le souvenir, nous rhabille de frayeur. La vraie douleur est le temps qu’on apprend à mesurer au pétale des amitiés qui fanent, ce temps qu’on ne sait plus remplir et qui nous vide, d’amour, de ciel et d’aventure.
Vincent, François, Paul et les autres est un film de Claude Sautet de 1974. « Vincent, François et Paul se connaissent depuis quelque vingt ans et passent ensemble de nombreux week-ends, dans la maison de Paul, à la campagne. (…) Paul est journaliste, il est heureux avec Julia. Son drame, c’est qu’il ne peut terminer le livre qu’il a commencé à écrire il y a longtemps car il veut être écrivain et ne plus se contenter de simples articles. (…) A la fin, ouverte, du film, les personnages regardent ensemble un point inconnu, dans la rue, au-delà de l’écran. Tout continue.» (Jacques Layani, Les Films de Claude Sautet).

Tamariu, Catalunya, novembre 2009
On cueillait des oursins au fond de la crique. C’était notre trésor pour les séduire : des aiguilles autour, du corail dedans. La rudesse de l’écorce, l’émotion juteuse du coeur. Le fruit défendu par excellence. Leur chair vermeille palpitait sous le citron de nos vingt ans.
La floraison s’est repliée, la chambre est close. Plages rebattues dans l’âcre clapot. L’horizon s’est resserré. Et c’est une autre pulpe qui saigne.
« Il y en a dont la chair paraît toujours froide, même l’été. Il y en a dont le souvenir vaut une soif dès qu’on ne peut plus les trouver.» (André Gide, à propos de certains fruits, Les Nourritures Terrestres)