envolés

volet
Monoblet (Gard), janvier 2015
- François, qu’est-ce que tu as?
- … Lucie s’en va.
- Hein?
- C’est fini. Elle me quitte. Elle part avec Jacques. Avec Jacques.
- Mais… Comment…
- Elle déménage demain. Ils ont trouvé un truc, je sais pas, rue de Vaugirard.
- Mais les enfants?
- Oh! les enfants… Ils vont habiter avec elle. Qu’est-ce que tu veux que je fasse d’eux? Qu’est-ce que tu veux qu’ils fassent de moi? Je les verrai…
 
(dialogue entre Vincent et François, écrit par Jean-Loup Dabadie, pour le film Vincent, François, Paul et les Autres, de Claude Sautet).  

travelling après

vitrine
Bruxelles, décembre 2014
Je t’ai vu tremper tes lèvres dans ce chocolat chaud avec prudence, tu avais peur de te brûler. A la pile de livres de voyages et de cartes posée devant toi, il m’a paru évident que tu visitais la ville, peut-être une étape avant d’autres villes comme autant d’étapes européennes, où d’autres chocolats chauds raviraient ta langue inconnue. Les chocolats de Bruxelles, tu l’auras noté, sont exquis. Ils expriment mieux encore leurs précieuses saveurs accompagnés d’une de ces gaufres qui parfument les rues de la ville et jusque dans les entrailles du métro. Cette douceur sucrée jure avec la froide violence que tu as dû frôler aussi, au moins à travers les journaux. Toi non plus, tu ne comprends pas ces bouleversants chocs thermiques qui rythment le cours de l’Humanité. Au bout d’un moment, je sais, cette valse étourdit. On finit presque par se résigner à autant de rudesse, mais alors le chocolat perd de son âme. La mousse qui le coiffe se désagrège plus vite dans la cuillère. Sur la langue, le petit goût aigre de la mélancolie l’emporte sur les ors torréfiés du cacao. Je ne sais pas comment s’est achevé ton périple, ni quel avion t’a ramenée chez toi. Une chose est sûre : la distance est un peu plus grande entre nous. Ce n’est pas une question de géographie. Chaque massacre élargit la solitude des buveurs de chocolat, drapés en toute saison dans des manteaux de défiance trop grands pour eux.

ombres au tableau

monoblet
Monoblet (Gard), janvier 2015
Toutes nos certitudes, toutes nos espérances, répétées, ressassées, surtout à nous-mêmes, et si peu vers ceux qui avaient besoin de les entendre. Toutes nos convictions partiales, nos esprits colonisés d’idées tronquées, abusés d’éléments de langage. Ces postures, ces pastiches dans le poste, pour masquer l’impuissance à faire un monde plus beau que le ciel. Silence de la raison face à la cacophonie orchestrée par l’absolutisme marchand – qui amidonne les cols pelle à tarte des vendeurs de rien à la découpe.
Cours d’école sans platane ni hanneton, et l’odeur de craie déjà comme de la poudre. Des pans de langage éteints, et autant d’insectes essentiels à la pollinisation des jardins. Ces décisions prises de la plus haute tour, de trop loin pour apprécier la topographie amoureuse des territoires. Ces territoires où nous n’allions pas, faute de temps, où nous n’irons plus, faute de courage.
Ce qui nous a manqué, c’est le courage d’être tous ensemble. Le courage d’être nous-mêmes comme c’était écrit sur les drapeaux, la fidélité à ce que nous fumes, la fidélité à nos discours de la belle Histoire. Et maintenant les ombres s’allongent, comme si c’était le soir.
« L’arbre immense, qui plonge ses racines dans la préhistoire, lance dans le jour que l’apparition de l’homme n’a pas encore sali son fût irréprochable qui éclate brusquement en fûts obliques selon un rayonnement parfaitement régulier. Il épaule de toute sa force intacte ces ombres encore vivantes parmi nous qui sont celles des rois de la faune jurassique dès que l’on scrute la libido humaine. » (André Breton, L’Amour Fou)

réservé

arcadi
Arcadi Café, Bruxelles, décembre 2014
Rien n’est invisible à celui qui sait fermer les yeux sur celui qu’il a été.
« Partout nous cherchons, comme dans notre propre pays, à travers les manifestations visibles de ce qui fut autrefois : nos impressions présentes tentent inlassablement de retrouver celles de jadis, nous ne regardons plus, nous nous remémorons et en nous remémorant, nous nous rendons compte du changement, de la métamorphose que tous nous subissons personnellement aussi. (…) Toute notre génération plongée dans cette période de transition n’aura donc peut-être plus jamais la possibilité d’affronter le monde nouveau avec un regard libre, impartial. Nous voilà destinés à assujettir nos sensations à la comparaison et à la réminiscence, avec l’ombre claire du passé sur l’image obscurcie, et à associer à chaque impression immédiate transmise par nos yeux celle éprouvée auparavant. » (Stefan Zweig, Voyages)

tangente

manege
Bruxelles, décembre 2014

Enseigner les infinies nuances qui palpitent entre le bleu et le bleu : voilà pour se donner des ailes.

(Je m’étonne encore, grand naïf, de la manière tranchée, sinon brutale, employée par quelques frénétiques haut perchés pour fixer les grandes orientations collectives en ce début d’année. Orientations d’un autre âge, quand nous étions prêts à sacrifier l’essentiel parce que nous ne savions pas encore où il se logeait. Mais aujourd’hui? Encore des autoroutes, encore des barrages, encore des parcs de loisirs? Tout qui porte à scinder, isoler, écarter, confiner quand nous avons tant besoin de réanimer des intimités avec notre entourage.)

garder la flamme

torche
Chambarans, Isère, novembre 2014

« Il y a des moments de combat, d’autres de résignation. Surtout ne pas montrer ce sentiment de défaite qui gagne certains jours, quand le monde entier semble courir à rebours des certitudes que l’amour, les voyages, la musique nous chuchotent.
C’est dans le combat qu’on éprouve le mieux la beauté du monde.
Le combat, ce n’est pas l’affrontement, pas plus que la sagesse n’est renoncement. Combattre pour un monde meilleur, c’est se convaincre d’abord soi-même chaque jour de l’indépassable poésie qui nous surplombe – et se laisser frôler par elle, comme une femme amoureuse au premier instant où elle ose. La hardiesse, la grande liberté contemporaine, c’est apprendre à s’ouvrir aux joies silencieuses, les plus précieuses maintenant que nous en connaissons la rareté : dans l’étoile de givre qui s’attarde sur la vitre, dans la fuite rousse d’un goupil en maraude, dans l’éraflure secrète de l’écorce du frêne. Il n’est de meilleur psychanalyste que le vent dans la ramée, ni de plus fidèle confidente que la langue d’écume sur le sable. Le sentiment de s’accorder avec le monde, de vivre en lui, inspire une force, une exultation qui n’ont d’écho que dans le sourire et l’étreinte.
C’est ce combat, la préservation de la beauté, la promotion du vivant, qu’il nous faut tâcher de mener, et tant qu’il nous sera donné la force, la vérité d’aimer les autres. Joyeux Noël à toutes et à tous. »
(texte publié une première fois pour le blog Avant La Lettre en décembre 2007 sous le titre deleatur – certains mots portent une résonance particulière sept ans plus tard.)

l’insularité d’un coeur en décembre

cape aghulas
Cape Aghulas, 15 août 2014
Où logerons-nous les souvenirs, quand nos maisons inconscientes auront été comblées de ciment? Où faudra-t-il aller fabriquer notre mémoire, si partout les rêves se retirent et que fanent les fleurs d’écume? A qui raconter plus tard l’histoire de ces deux fous de Bassan qui s’étaient ligués contre l’uniformité du ciel, jamais très jour ni tout à fait nuit? Et quelle sensation sera finalement partagée après tous ces voyages perdus loin du monde – qui nous résigne aux pierres et aux ombres ? Questions parmi d’autres, consignées à la toute pointe de l’Afrique dans un carnet sans ligne, où le décor signait un tableau comme de Hopper.
« C’est là que je connus le vrai goût de moi-même; c’est là que fut moi seul, dont je n’ai rien donné. » (Jules Romain, Odes et Prières)

l’oiseau de nuit

petitduc
Petit-Duc africain (Otus senegalensis), Satara, juillet 2014

Il avait crié toute cette première nuit de bivouac. Sa flûte diphtonguée rythmait notre demi-sommeil, entre deux mélopées de hyènes. Le vent dispersait parfois la note, ou bien l’oiseau, chasseur de gros insectes, se déplaçait en quête de proies. Les premières lueurs de l’aube l’avaient ramené à son perchoir, un gros arbre juste à l’entrée du campement. Son plumage voudrait le confondre avec l’écorce des troncs contre lesquels il aime se blottir, mais ce matin-là, le Petit-Duc s’aventure jusqu’au bout d’une branche basse pour se laisser admirer. Somnolant à son tour, sans tout à fait perdre de vue le touriste bondissant qui le mitraille.

Présent sur une grande partie du continent, le Petit-Duc est l’une des voix les plus typiques du grand orchestre choral de ces merveilleuses nuits africaines.

la marche du siècle

patteselephant
Addo, août 2014
Et passent, passent les éléphants, comme des années pesantes, à peine vécues et déjà vieilles d’élans déçus. Ces éléphants bossus en caravanes, creusant la boue qui colle aux pattes et empèse l’effort à force de passages. Eléphants trompés en leurs propres jardins détrempés. Leur empreinte alourdie par la fatuité des chefs et la servilité de la plupart. Il sera long, ce siècle, et difficile à tenir sans les remuements majeurs que la planète, dans ses derniers éclats, voudrait inspirer à ses délégataires auto-proclamés. Il sera long, ce siècle, et les éléphants n’en seront plus à sa fin, épuisés d’avoir piétiné leurs propres traces, égarés par la boue qui giclait sur la vérité des étoiles.

si loin, si proches

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Suricate (Suricata suricatta), Addo, août 2014
Dans sa manière particulière de se dresser sur ses pattes arrière pour voir loin devant lui, le Suricate a certainement contribué à populariser la savane africaine. En adoptant une attitude qui rappelle des petits majordomes amidonnés, des sentinelles, voire notre concierge, la petite mangouste insuffle malgré elle un début d’identification. Il y a dans la posture des Suricates une invitation à nous rapprocher d’eux : ils forcent la projection de quelque chose de nous dans leur « malice ». Une malice d’autant plus fascinante qu’ils restent invariablement des animaux sauvages, avec lesquels nous ne communiquerons pas. Un arrêt prolongé devant la colonie, et c’est la débandade : chacun va se disperser, se faufilant derrière un buisson, dans un trou, ou courant jusqu’à perte de vue. Cette dissemblance après une vague reconnaissance chuchote la diversité, la différence de chaque créature, y compris humaine, au sein de la communauté des vivants. Observer la faune sauvage est une éternelle leçon de tolérance.

animal blessé, solitude

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femelle de Cobe à croissant (Kobus ellipsiprymnus), Santa Lucia Wetlands, août 2014
Quand on sait de quelle angoisse naissent les chants d’oiseaux, on préfère le silence torve d’une antilope au couchant. Et si plus tard il nous arrive de guetter la plainte d’un hibou, c’est seulement pour espérer couvrir notre propre cri.

la rencontre

rencontre
Chambarans, Isère, novembre 2014
Vieux village assiégé par deux anges, et novembre qui brille comme en mai. De l’eau claire et du cristal sur les bouches enfantines. A quelques vols d’alouettes, la forêt qu’on éventre. Ils n’en sauront rien, lancés à accrocher de la lumière par-dessus les marquises. Leurs chansons n’empêchent pas encore les arbres de tomber, mais elles raniment les pierres du rêve.

avorter en Afrique

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Mthata, Eastern Cape, août 2014
A l’heure où l’on revient en France sur les quarante ans de la Loi Veil, se rappeler qu’ailleurs dans le monde, les femmes n’ont pas toutes le même droit. En Afrique du Sud, les choses ont globalement évolué dans le bon sens depuis la fin officielle de l’apartheid, puisque l’avortement est désormais autorisé à la seule demande de la femme – seuls deux autres pays africains le permettraient -, jusqu’au-delà de 12 semaines. La multiplication de ces affichettes dans les rues de Umtata, dans la province du Cap-Oriental, m’avait cependant interpellé : « avortement rapide et sans douleur, à partir de 200 rands (l’équivalent de 15 euros) », avec des numéros de téléphone privés. Et puis j’ai trouvé cet article.   mkhambati-9nb

cartographie mentale de notre galaxie

toile
Chambarans, Isère, novembre 2014

C’est comme une fleur à peine éclose dans un printemps inversé.

Au moment où tout s’efface dans l’eau du ciel, les fanions d’une fête se mettent à luire.

Fragile kermesse.

A bien y regarder, le visage cornu de l’hiver apparaît en son coeur, suspendu à la promesse d’une fatale morsure.

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