poisson d’avril

poisson

port de Kirinda, Sri Lanka, août 2011
Passage dans le port de Kirinda début août 2011, presque sept ans après le tsunami qui a dévasté l’endroit. Une digue de sable construite à la hâte, les bateaux amarrés un peu plus loin des courants, et c’est tout, il a bien fallu reprendre le boulot. Mélange d’odeurs de poisson et de gas-oil, des caisses qui traînent et les chiens qui reniflent. Le ballet des camions qui chargent, la criée à la sauvette, on empile, on emballe. Les pêcheurs nous jettent de rares regards incrédules, affairés à rapiécer leurs filets.Les poissons qu’on se colle dans le dos chez nous, là-bas ils en ont plein les pattes et ça ne les amuse pas trop. La poésie de la mer n’existe pas : ici il y en a qui en rêvent, à Kirinda on en chie et on en crève.

à la force du rêve

Trincomalee, Sri Lanka, août 2011

Les poissons ont besoin d’être rêvés avant de se laisser prendre. Il faut les laisser nager, onduler, se faufiler entre les algues de son imagination. Toutes ces heures d’attente et de patience sous le soleil font miroiter leurs écailles dans le regard du pêcheur. Un regard presque enfantin à force de rêver : et si le filet était le cordon nourricier entre le ventre mystérieux de la mer et son fils arraisonné ?

(Plus tard, les mailles se resserreraient comme la main qui cherche à comprendre : un piège qui se referme sur les songes jusqu’à leur essorage. Tous filets hissés, il n’était plus l’heure de se réjouir, mais celle de compter. Les quelques prises qui s’agitaient au fond nourriraient à peine la famille.)

retour aux sources

Irrakkakandi, Sri Lanka, août 2011
Le point le plus septentrional de cet été-là. Une ambiance différente du reste de l’île, avec des regards qui se froncent, des dos qui se tournent, courbés plus qu’ailleurs par le poids des années de guerre. Mohamed me désigna du doigt l’emplacement d’un ancien hôtel sur l’autre rive du fleuve, détruit comme six ou sept autres sur cette portion de côte. Un pont routier qui enjambait l’eau a aussi sauté et les tamaris rampent à nouveau parmi des arbres sans feuilles : plus aucune trace humaine n’est visible au nord de l’embouchure. La colère des hommes a tout effacé, jusqu’à se diluer elle-même dans le limon gris du fleuve. Il reste une Nature ensauvagée et un peu morne, et au milieu d’elle une poignée de pêcheurs rendus à leurs gestes ancestraux, les genoux enfoncés dans des coulures verdissantes. De temps en temps une aigrette passait en vol ras, avec son ombre molle en-dessous d’elle. Je ne me souviens pas d’autre oiseau. La chaleur humide et l’odeur de vase ensuquaient même les moustiques, collés à la peau sans oser nous piquer : qui donc aurait eu envie de passer ses vacances ici? En répandant ses horreurs, la guerre avait peut-être aussi dissous un mirage, une méprise, et ramené les âmes à leur immuable destin flottant, coagulé dans la vase et le silence. « La source désapprouve presque toujours l’itinéraire du fleuve. » (Jean Cocteau)

la fleur de mon secret

forêt de Sinharaja, Sri Lanka, juillet 2011
Elle s’achemine sous ma chemise devant les tisons consumés. Béni par son sourire aux anges, je la rejoins en traversée. Une tasse de lait fumant pour ma funambule vigueur, mes lèvres sur ses lèvres épient les élans mouillés de son cœur. J’envoie quelques baisers de ronde sous son court sarong noué devant. Puis je prends à bas bruit les sentes, entre coquelicots et thé qu’amoureuse des pentes elle élève à sa majesté. Caresse à blanc sur son sein, premier éclat dégoupillé. Le front dans la mousse de son ventre, je me réinvente assoiffé. J’engage un canot de détresse entre ses hanches chaloupées. Les voiles à peine écartées, il faut encore couper son souffle : le vertige de sa beauté comme un gouffre m’empêchera de remonter. A chaque fois je crois découvrir, sous la carène qu’elle a nacrée, une cathédrale sculptée. Si j’y criais, mon cri sans fin lui répondrait.« Je n’ai rien vu de plus splendide », me tue-je à lui dire comme une supplique bouche bée. Les ancres errantes de ses mains encouragent mon naufrage. Impassible jusant qui n’admet nulle trêve. J’égare mon visage comme on perd la raison dans le dédale de son dahlia triomphant. Et tandis qu’elle ne retient plus ses rumeurs en grappes de neige prête à fondre, ses pétales brusquement répandent des lueurs de diamant.

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Ella, Sri Lanka, août 2011
  Ce train qui file et file la même scène du temps, monstre cadencé, ce train toujours pareil qui passe entre les paysages changeants, ce train qui m’emportait vers toi, dans l’odeur des bébés en pleurs, ce train chargé de promesses, d’histoires capitales, je l’ai enfin repris. Ce train qui mettait nos souffles à quelques jets de pierres, il passe et repasse sur le rail de rouille. Fil rouge de l’amour, puis d’un amour vers l’autre. Des destins se sont croisés sur des voies parallèles : c’est le miracle du chemin de fer, inaccompli. Ce train qui projette mon corps immobile vers une cible que je ne connais pas, ce train où je croise parfois des visages familiers, des sourires que je ne saurai déchiffrer et d’autres visages qui m’interrogent, rempli de vies dont je ne serai pas. Ce train fourbu aux gares obligatoires, qui reprend de la vitesse après les passages à niveaux, ce train qui s’achemine, jour après jour, comme un animal étrange qui emporte sa proie, ce train qui souffle un peu ce soir dans la chaleur métallique de l’été, c’est ma vie.
photo tirée du reportage : l'arrivée d'un train en gare d'Ella
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