Archive pour septembre, 2012

silence, s’il en fût

massif de Belledonne, Isère, septembre 2012
Nul cri, trace effacée. Que les roides colonnes d’un temple en ruine où l’automne ne se fait plus prier. Bref oiseau gris effaré. Brume enrubannée d’aubiers d’ébène sous la bruine, perturbant l’aubaine d’une balade qui me ramène enrhubé.

le choix

Saigon, Vietnam, août 2012
Choisir, c’est s’extraire soi-même du monde. A l’instant du choix, le corps se penche, se déplie et se concentre tout entier vers un objet qui ne nous appartient pas mais au contraire nous tient à lui et nous absorbe. Peu importe à cet instant ce qu’il se passe autour de soi, nous voilà aspirés, corps et pensée, par la promesse de l’objet, d’un seul, par l’imminence aveuglante de sa possession supposée. Un choix nous mobilise autant qu’il nous fige. Il nous conduit provisoirement hors du temps, hors de soi, et nous dépossède, fût-ce quelques secondes, de cette exigence jamais assez respectée : rester attentif à toute chose, au souvenir, à ses cellules, aux oiseaux-cloches, à l’eau qui a coulé un jour sur Mars.

le retour de l’oronge

Amanite des Césars, dite Oronge (Amanita caesarea), septembre 2012
On ne l’avait plus revue dans ce bois depuis 2006, qui fut une très belle année pour l’Oronge (plus de 5 kilos dans la Drôme le 21 octobre). Champignon fantasque au goût exquis, l’amanite des Césars est une légende vivante de la mycologie française. Dans l’Isère montueuse où les fortes amplitudes thermiques annuelles ne lui conviennent pas toujours (c’est un champignon typiquement méridional), ses gisements sont gardés secret. Après un défilé d’automnes trop secs, 2012 marque un net changement. En moyenne montagne, les Cèpes de Bordeaux abondent depuis trois semaines (7 kilos ramassés en moins de deux heures samedi dernier), à la faveur de chauds soleils et de pluies fraîches en alternance. C’est un signe favorable pour l’Oronge, qui ne succède au Cèpe que si celui-ci a bien donné. L’Amanite des Césars se consomme idéalement crue. Nous les avons testées avec bonheur en carpaccio avec un concassage de noisettes du jardin et un double filet de citron vert et d’huile d’olive, le tout avec un gaillac rouge.
Cèpe tête-de-nègre (Boletus aereus), Isère, septembre 2012
L’Oronge ne pousse jamais seule : le Cèpe tête-de-nègre, qui fréquente les mêmes stations chaudes, s’y tient tout près. Comme elle, ce Cèpe ne surgit pas toutes les années par ici. Comme elle aussi, il peut se consommer cru. Sa venue est d’autant plus appréciée qu’il est, à mon goût, la meilleure des quatre espèces de Cèpes représentées dans la région, à la chair croquante comme une pomme verte et aux saveurs complexes fruitées-carnées. Un « classique » a garni le panier ce samedi, en relative abondance pour la saison :
Trompettes-de-la-Mort (Craterellus cornucopioides), Isère, septembre 2012
  Deux autres amanites ont aussi été récoltées, mais celles-ci doivent être impérativement consommées bien cuites :
Amanite à cerne sombre (Amanitopsis umbrinolutea), Isère, septembre 2012
Amanite rougissante, dite Golmotte (Amanita rubescens), Isère, septembre 2012
  La grande douceur de ces derniers jours combinée aux pluies abondantes à partir de mardi prochain devraient activer les poussées en plaine et sur les collines. On vérifiera ça le prochain week-end…
Isère, 22 septembre 2012

l’enfance ne savait pas

Hau Thao, Vietnam, août 2012
« Toute sa vie on cherche le lieu d’origine, le lieu d’avant le monde c’est-à-dire le lieu où le moi peut être absent et où le corps s’oublie. » (Pascal Quignard, Les Désarçonnés)
Un coin de table au fond d’un café vide, un caillou au bord du ravin. De l’encre qui sèche au bout de la plume. Toutes ces choses en silence, en creux, dans les pliures accumulées. J’ai rêvé cette nuit d’une grande maison que l’on quitte, de grands marronniers roux qui referment le rideau d’un jardin. Des visages familiers souriant une dernière fois, qui se retournent encore derrière la vitre, embuée comme dans un film. La vie se charge d’événements qui déroutent notre voyage. A force de heurter des déblais de pierres, ses roues se déforment. Les passages lisses et droits ne les redressent plus et l’on va ainsi, sursautant, chevrotant d’une plaine à l’autre, dans des paysages indistincts, avec les souvenirs comme vague lumière. La dernière colline est indépassable.

Canon, c’est pas toujours canon

Fidèle à la marque japonaise depuis plus de sept ans, je suis avec intérêt l’évolution de sa gamme photo, en scrutant l’appareil qui conviendrait idéalement à mes besoins : plus léger et plus ergonomique que mon obsolète EOS 40D, construction adaptée aux conditions tropicales des pays que je visite, produisant de beaux arrières-plans, bon pour la macro (mise au point facile) et la scène de rue (réactivité et discrétion), mes deux dadas.

Là, j’apprends que Canon s’apprête à sortir d’ici décembre un reflex Full Frame d’entrée de gamme, estampillé EOS 6D à… 2099 euros tout nu. Et je m’interroge sur la cohérence de sa politique produit.

Le Full Frame, c’est le capteur plein format (il couvre tout le champ de la surface nominale de l’objectif), un gage de professionnalisme parce qu’avec ça, un objectif 50mm, ça fait des photos en 50mm. Le Full Frame, selon le discours officiel, c’est avantageux et même absolument nécessaire si l’on veut faire des tirages 50x70cm top qualité de ses portraits et des paysages (le format qui convient idéalement à la déco des toilettes). Si on travaille souvent en basse lumière c’est bien aussi. Du fait de la dimension supérieure des photosites, on diminue drastiquement le « bruit numérique » (les granulés moches dans les zones mal éclairées). Je n’ai rien contre le Full Frame, mais ici ça tend à devenir un argument tout juste bon à « justifier » le prix élevé d’un tel appareil. Car on n’a pas oublié que les nouveaux capteurs de plus petit format, dits APS-C, frôlent cette même qualité, en intégrant une technologie nouvelle (vantée par Canon himself à l’occasion de la sortie du 7D il y a trois ans) qui pallie l’inconvénient de leur taille.

Un inconvénient d’ailleurs relatif, contrebalancé par des avantages non négligeables. Un capteur plus petit couvre le champ d’un objectif de taille supérieure : selon le coefficient de conversion, un 50mm peut se comporter comme un 75mm avec un petit capteur, ce qui est très utile pour la photo animalière et les portraits volés. Pour des raisons analogues, il permet aussi de gérer plus facilement le flou en macro.

Que propose d’autre ce fameux 6D dont tout le monde se gargarise?

- Une sensibilité étendue de 50 à 25 600 iso. Wow ! En Full Frame, on peut supposer que la gestion des lumières sera grandiose. Mais…

- Ca ne justifie pas l’absence de flash intégré ! Un flash est toujours nécessaire, ne serait-ce que pour déboucher les ombres portées sur des visages dans des conditions de forts contrastes. Pour les fréquents portraits de mes interlocuteurs dans les rues ou dans leur entreprise, le flash intégré est totalement nécessaire. Je ne me vois pas acheter un flash en option, vu le prix de l’appareil.

- Seulement 11 collimateurs autofocus. C’est dérisoire. Le Canon 7D en proposait 19 et à configuration variable selon la composition souhaitée. Par ailleurs, le collimateur central a beau proposer une sensibilité IL-3 (niveau d’éclairage lunaire), on ne sait rien de celle des collimateurs latéraux.

- Le mode rafale propose 4,5 images par seconde. C’est faible, très. La moyenne est à 5,5. Le 7D est à 8…

- On peut aussi regretter l’absence d’écran orientable, bien pratique pour les scènes de rue ni vu ni connu. Des appareils Canon sortis plus tôt tels que le 650D et le 60D en sont équipés.

- Certains déploreront aussi que Canon n’ait pas réintégré le joystick AF du 7D, personnalisable à volonté. Au rayon gadgets-dont-je-me-fous, le 6D propose à la place le GPS et le wifi (au cas où certains auraient la patience d’uploader un fichier de 20 megaoctets). Un truc qui mange plus vite la batterie de surcroît.

- Le viseur ne montre que 97% de l’image réelle. 3% de choses invisibles sur les bords, un bout de branche, un bord de trottoir qui dépasse, et tu es bon pour des mini-crops.

Pas de traitement anti-ruissellement. En période de mousson, tu vas tremper.

- Le 6D utilise des cartes mémoire SD. Plus cheap et fragile que les Compact Flash et pas de doublonnage possible sur deux slots pour ceux qui shootent en raw+jpeg.

- Et puis, le Full Frame est-il un argument suffisant pour autoriser Canon à brider la vitesse d’obturation à 1/4000e et la vitesse de synchronisation flash à 1/180e ?

 

Au final, Canon semble s’être contenté de greffer un capteur plein format sur son 60D. Est-ce qu’on est prêt à débourser 2099 euros pour ce tour de passe-passe? Pas moi en tous cas. Quand on propose un boîtier soi-disant d’entrée de gamme à ce prix, on pourrait permettre au photographe amateur cherchant à progresser d’y visser ses objectifs EF-S. C’est malheureusement impossible et dans le cas où il faudrait réinvestir dans ses optiques, pourquoi ne pas aller, au même prix et en mieux, chez Nikon? On rappellera que le Nikon D600, certes pas Full Frame aussi, propose un viseur 100%, 39 (!!) collimateurs AF dont 9 en croix, 2 slots de cartes mémoires, un système anti-poussière, etc. Pour, tiens, tiens, 2099 euros…Et le Canon 7D auquel je fais référence est aujourd’hui à moins de 1200 euros.

in and out

traversée du Mékong entre My Tho et Can Tho, Vietnam, août 2012
J’avais rêvé de traverser le delta du Mékong sous un ciel ténébreux d’orage, accoudé au bastingage d’un bateau rouillé ruisselant de gouttes huileuses. Depuis l’Europe et ma chambre d’ado, le roman L’Amant, de Marguerite Duras, puis le film de Jean-Jacques Annaud qui en fut tiré m’avaient propulsé dans un décor qui suintait les tropiques humides, avec ces quais grouillants de chapeaux coniques dans un crépuscule bleuâtre qui durerait des jours entiers. J’ai retrouvé un peu de cette mélancolie dans le regard hébété des passagers, habitants livrés à la puissance d’un fleuve aux innombrables ramifications boueuses. Il n’est hélas pas tombé une seule goutte de pluie. Le climat change, ici aussi, et le Mékong connaît des caprices qui ne sont pas de son dû. Les sécheresses plus nombreuses et les barrages en amont dans les pays qu’il traverse font varier ses humeurs à son débit défendant. Et le sel de la Mer de Chine qu’il épouse remonte en lui comme un poison et perturbe les cultures, autant que l’imaginaire du touriste éconduit.

recoudre

Femme de la tribu des H’Mongs noirs, Hau Thao, nord-ouest du Vietnam, août 2012
  Recoudre un bouton, une plaie. Recoudre une amitié, que les souvenirs aiguillent. Mais pas recoudre le temps : les ourlets se défont au coin des yeux et le fil des sourires ne tient plus. Recoudre l’amour? Pas besoin. Son étoffe se froisse à peine et se repasse. Quand elle se déchire, c’est qu’il n’existait déjà plus.

splendeurs et misères de la baie d’Along

Vingt-quatre heures sur la Baie d’Along, fin juillet 2012, pour entrer de plain-pied dans une carte postale. Myriade d’îlots karstiques qui flottent comme des nuages d’encre et d’émeraude. Quand le ciel s’assombrit, c’est encore plus saisissant. La baie n’est pas réservée aux seuls touristes. On vit ici, de pêche, sur des villages flottants blottis au pied des falaises, parfois même isolé sur une simple barque au milieu de l’eau. Un nouveau port au nord du site accueille chaque année des centaines de porte-conteneurs. Le chenal de navigation international qu’ils empruntent est situé en plein coeur de la baie. En arrière-plan, d’immenses mines de charbon (première ressource énergétique du pays) et les sacro-saintes cimenteries déciment les falaises terrestres qui prolongeaient autrefois les îlots. L’activité du ciment est en train de miter les paysages du nord du pays. Plus de 600 bateaux sillonnent le site chaque jour. Deux cents y passent la nuit. Chaque année, ce sont plus d’1,5 million de visiteurs qui sont reçus dans la baie d’Along. Les bateaux crachent un diesel puant et rejettent souvent une partie au moins des déchets directement à la mer. Le matin tôt, quand la mer est d’huile, la surface est jonchée de détritus de toutes sortes. Nous n’avons vu qu’un seul agent de nettoyage, armé d’une mince épuisette. Ces « eaux de jade » tant vantées sur les brochures publicitaires sont devenues grises et opaques. Et pour accueillir toujours plus de touristes, les autorités ont littéralement massacré la côte. La mangrove a été arrachée et la baie remblayée en maints endroits pour faire pousser des hôtels. Le réseau de routes côtières se densifie. D’importants programmes immobiliers sont encore annoncés. La baie d’Along est classée au patrimoine mondial de l’Unesco et figure parmi les sept « nouvelles merveilles du monde ».

smoking no smoking

Ho Chi Minh Ville, Vietnam, août 2012

Ca fume au Vietnam. Dans toutes les classes sociales, et à tout âge. En revanche, et c’est récent, on ne peut plus en griller une n’importe où. En 2010, l’Etat a pris des mesures inspirées des nôtres en matière de prévention et de lutte contre le tabagisme : interdiction de fumer dans les établissements sanitaires, les centres éducatifs et de loisirs, les transports collectifs, les sites présentant un risque d’explosion ou d’incendie, et même dans les fêtes religieuses, funérailles et mariages ! En revanche, stress du bachotage oblige, la cigarette est toujours tolérée à la fac et dans les écoles supérieures. En fait, l’Etat cible surtout les plus jeunes : la vente de tabac aux moins de 18 ans est prohibée, ainsi que toute action de pub ou de marketing vers les ados, dans la presse qui leur est dédiée notamment. L’an prochain devrait voir fleurir les mentions du genre « fumer tue » sur les paquets de clopes. Ce qui ne devrait pas ralentir la consommation dans les restaurants et cafés, toujours tolérée et assez désagréable à supporter quand on veut manger son pho tranquille. Cette soupe traditionnelle, dont le nom se prononce [feu], risque de semer encore la combustion, pardon, la confusion : « Eh salut, tavernier, t’as du pho? »

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