Archive pour novembre, 2011

échouages (2)

Trincomalee, Sri Lanka, août 2011
 

Tout au bout de l’île, c’était comme tout au bout du monde : une impression de vide, avec la mer et le ciel inutiles, des cocotiers titubants et des vagues translucides au bruit mou. Les jeunes qui descendaient du village chaque soir fixaient le même tableau, espérant peut-être quelque chose d’improbable qui viendrait soudain briser l’horizon de leur journée : le passage d’un paquebot, une baleine ensablée, un nouveau phare pour éclairer la nuit. Sans me jeter un regard, sans même se parler, ils restaient là vingt ou trente minutes, entre chien et loup, jusqu’à ce que le sépia de leur mélancolie conspire avec l’ombre du soir. Plus tard, je me suis demandé si dans l’autre partie du monde, notre attitude était si différente de la leur. Cherchant l’introuvable sensation dans l’océan de nos spectacles rabâchés, guettant l’ivre sardine dans le gris que les novembres entassent.

 

le sceptre d’Agamemnon

Lyriocephalus scutatus (mâle et femelle) – hump-nose Lizard, Sinharaja Forest Reserve, Sri Lanka, juillet 2011
Joyau endémique des profondeurs de la forêt humide, l’Agame à tête de lyre se laisse découvrir tout au bout des chemins glissants de sangsues. Se rappeler qu’il ne sait vivre que sur ces arbres là et nulle part ailleurs dans le monde pour bien mesurer la fragilité de la créature, ses exigences, ses contraintes. Chaque espèce est le produit hasardeux d’un repli de montagne avec une tranche de temps de quelques millions d’années. Parcourez l’autre versant, le nez du lézard ne sera déjà plus le même. De l’autre côté de la vallée, une autre espèce le remplace déjà. Et ainsi de suite, au gré des vagues tectoniques. Protéger chaque espèce, c’est un devoir de mémoire : l’écaille du lézard porte des siècles de vie terrestre, d’efforts patients d’adaptation, d’histoires géologiques, de migrations et de bourrasques. (cliquer sur les images pour agrandir)

Léo, bête à part

Panthère (Panthera pardus), Yala, Sri Lanka, août 2011
 

Le Sri Lanka est un haut lieu mondial pour l’observation de la Panthère. Si ses populations ont dramatiquement baissé depuis un siècle avec la déforestation, l’animal est encore assez bien représenté dans les régions sèches de l’île. La Panthère est un précieux argument touristique : des cohortes de jeeps pleines d’Occidentaux en goguette sillonnent inlassablement les parcs nationaux en quête d’une vision même furtive du gros chat.

Chacune de mes rencontres avec des félins dans la nature fut une expérience inoubliable: les Lionnes harcelées par les Hyènes en Namibie, le Chat de Geoffroy qui nous a frôlés en Argentine, le jeune Puma qui surveillait le montage de la tente dans le sud de l’Arizona ou, plus près d’ici, la maraude des Lynx ibériques dans la Sierra Morena, en Andalousie, sont autant de spectacles qui marquent à vie.

On comprend d’autant mieux l’engouement pour la Panthère : l’animal inspire un incomparable sentiment de magnétisme. Mais nul ne sait comment il survivra avec la pression redoublée du tourisme : aux portes du parc national de Yala, qui constitue la terre d’élection du félidé au Sri Lanka, le Gouvernement est en train de construire le deuxième aéroport international de l’île, dans le but d’attirer plus nombreux les visiteurs dans cette partie du pays.

tout bien pesé

Kandy, Sri Lanka, août 2011

On aimerait croire qu’un nouvel homme, drapé des meilleures intentions, puisse rouvrir les perspectives d’avenir de tout un peuple, le nôtre, et réenchanter les lendemains. Est-ce alors l’avance confortable du candidat du changement dans les sondages qui expliquerait l’atonie de l’indignation en France, là où nos voisins battent la semelle et font chauffer le pavé ? La promesse d’un prochain basculement politique et l’attentisme qu’elle provoque jouent-t-ils un rôle d’amortisseur de la protestation ?

Parce que, tout bien pesé, il y a de quoi s’indigner par chez nous. Inutile de rappeler l’entêtement des courbes de chômage, de fermeture d’usines, de pression fiscale, de budgets resserrés, d’inégalités galopantes – sans compter la surenchère discriminatoire de la politique sociale depuis 2007. Il faut croire que les Français vouent une confiance aveugle aux urnes et aux pouvoirs du génie qui peut en sortir : la situation est (très) grave mais les échéances pour désigner un homme (ou une femme) au poste de la Providence attiédissent finalement les expressions les plus vives. L’Ecole nous l’a assez martelé : c’est notre esprit civique qui doit parler, lui seul, dans les interstices que la République nous réserve.

Je doute que l’Histoire contemporaine, traversée de désarrois sociaux et de misères écologiques sans cesse amplifiés, justifie le bien-fondé de cette sagesse citoyenne. A bien y réfléchir, tous les candidats investis par notre confiance n’auront-ils pas été finalement des canalisateurs de l’indignation? Notre attitude aura tout juste permis à quelques marchands de promesses d’échapper à leur triste condition de bretteurs. A eux cette nomenklatura qu’un pays classé seulement 31e mondial pour la liberté de la presse se gardera bien de décrire, à nous l’espoir de rejouer tous les cinq ans l’indignation dans l’isoloir. Seuls face à notre bulletin, surtout pas tous ensemble.

[La France est une démocratie dite "imparfaite", au même titre que le Sri Lanka.]

je peux plier

Peupliers vers Alixan, Drôme, octobre 2011
  La rudesse du froid ce soir ne passera pas la porte. Et le vent qui balaie tout s’arrête à mon écorce. Je peux plier tu sais. Cette solitude qui menace, l’hiver, le clou, le plomb, la glace, c’est encaissé. Les souvenirs changés en torches pour attiser les écorchures, les coups de canifs, les encoches ne gagneront pas ma ramure. Je peux plier. La lenteur des lunes comptées et les éclipses du sommeil, les paquets de corbeaux perchés qui croient faire de l’ombre au soleil : je m’en bats la feuillée. La cognée de tes silences n’atteindra pas le cœur. Car je suis du bois dont on fait les fuites. Je sais me tailler dans les plaines à chaque automne un peu plus vite. Tu peux toujours, si ça te branche, dire que c’était plié d’avance : rien ne remue à mon houppier. Je peux plier. Et te voilà contreplaquée.

© 2009-2014 - GEASTER

ИТ новости