Archive pour mars, 2011

jardin d’hier

Montfrague, Estrémadure, avril 2010
La nicotine des souvenirs qui colle aux doigts. Je la revois dans la lumière crayeuse d’une fin d’après-midi de janvier, son pas pressé, ses jambes fines dans des collants gris qui dépassent d’un trench fuselé noir, ou peut-être bleu pétrole, que je ne lui connaissais pas. Elle salue le cafetier derrière la vitre, un geste de la main sans s’arrêter, et disparaît au coin de la rue. C’est presque avril maintenant et les montagnes sont tachées de vieille neige. Les arbres accrochent leurs premières feuilles, d’un vert si tendre qu’on ose à peine s’en approcher. Il monte des jardins une odeur tiède et puissante de chair et d’eau, un parfum qui presse l’envie de remuer la terre comme un ventre. Je la revois encore dans le silence glacé d’un soir d’hiver, son pas décidé quand les lumières de la ville hésitent encore à frôler les murs. La rue est interminable. Je repasse en boucle l’instant où elle va dire bonjour au cafetier, cette gracilité volontaire de libellule, ces quelques secondes où sa bouche trahit le sourire vainqueur qu’elle m’adressait autrefois. Le gai printemps des oiseaux résonne jusqu’au ravin de ce souvenir, le dernier que j’ai d’elle, impossible à combler. La mélodie du merle au sommet de l’if ombrageux, avril avec un petit supplément de brume. Le doux fleurissement d’un début de finitude.

True Grit : bien en soi

J’ai enfin vu True Grit. Vu d’une pupille et demie car éborgné par un orgelet enkysté, d’où curieuse assimilation à Jeff Bridges dans le film, attifé d’un cache-œil. Première impression : True Grit est un western de situation, où chaque personnage ne se définit guère qu’à travers une destination, une direction géographique (les noms topographiques abondent et désorientent à dessein le spectateur) ou morale, et n’existe finalement que par rapport à un lieu, à une idée donnée. Le décor plante l’idée : l’immensité de l’Ouest américain et ses chausse-trapes confèrent au mouvement des héros une gesticulation tout à fait hasardeuse, donnant un appui nouveau à la doxa des frères Coen selon laquelle, on connaît la chanson pascalienne, la condition humaine confine au dérisoire. Certains y verraient de la misanthropie si la caméra n’installait en même temps de la tendresse dans sa valse de gracieux champs contre-champs tissés de dialogues au poil. La jeune orpheline qui venge la mort de son père se donne ainsi un but, une raison de survivre dans une toute jeune nation aux fondations plus incertaines (où est le bien, où est le mal?) que les siennes. True Grit dessine son chemin initiatique : le premier baise-main de Mattie est celui d’un homme grossier et aviné qui la sauve en suçant la morsure d’un serpent quasi biblique. Baiser de mort, baiser de vie, gravé en croix de sang à la lame d’un couteau, qui ne l’épargnera pas d’une amputation. Le bras du cœur en moins, Mattie réapparaît trente ans plus tard sous les traits d’une femme revêche, qui ratera finalement ses retrouvailles avec son sauveur (et donc une deuxième fois son père) : le vie nous transporte toujours un peu à côté des directions, de la morale qu’on se fixe. Jeff Bridges campe une « gueule » roublarde et sa voix douloureusement rocailleuse ressemble par moments à une longue mélopée de blues : qui est blanc, qui est noir ? Farouchement anti-manichéen comme toujours chez les Coen, True Grit offre à Matt Damon un contre-emploi réjouissant : Texas ranger crypto-gay droit dans ses bottes, incarnant par ses allers-retours dans l’histoire toute cette Amérique malhabile dans sa conquête, entre violence sourde et violence aveugle, que des lois naissantes tentent pourtant de juguler, à défaut de combattre (splendide scène inaugurale au tribunal). Violence qui précipite la jeune Mattie dans un gouffre, propulsée par le recul de l’arme utilisée pour venger son père : l’allégorie est aisée, c’est Alice au Pays des Horreurs, l’héroïne qui change de monde, affrontant les démons qui nouaient son ventre. La surexposition jaunâtre qui baigne les deux tiers du film bascule alors dans un clair-obscur qui culminera vers la nuit sidérale. Etoiles qui piquent la longue chevauchée nocturne (un peu trop Spielbergienne à mon goût et au piano soudain bien lyrique, à moins qu’elle n’illustre un ultime soubresaut d’enfance en péril – à revoir des deux yeux), qui se transformeront en flocons de neige au lever du jour : ce qui scintillait et guidait les mouvements échoit finalement et recouvre les traces. True Grit est un film où tout change, où rien ne change. Une variation western des destins en fuite, rendus à l’unique beauté du monde : sa nature, cruelle comme les hommes.  (ma note : 7,5/10)

le retour des oiseaux (1)

Hirondelles chalybées (Progne calibea) – Santa Ana de Misiones, Argentine, août 2006
Même si un hirondelle ne le fait pas blablabla… Je les guette entre les nuages d’après pluie, elles devraient s’installer d’un jour à l’autre dans le ciel de ma ville. Printemps qui me donne envie de fêter les oiseaux toute cette semaine à venir avec des images rapportées d’anciens voyages, certaines déjà publiées autrefois, d’autres inédites. Pas forcément de très bons clichés (ce n’est pas de la digiscopie et je ne maîtrisais pas grand’chose à l’époque), mais pour le symbole et aussi parce que plusieurs lecteurs m’en ont fait la demande. On s’élance?
(n’hésitez pas à cliquer sur les photos pour les agrandir)
Martinets à tête grise (Cypseloides senex), Puerto Iguazu, Argentine, août 2006

agreste

quelque part au-dessus de l’Isère, un soir, août 2006
Entre deux collines embarbées de fougères, la brume peu à peu s’entrouvre sur les mystérieux rivages de la mélancolie. C’est un lieu d’écriture immobile et de chants d’oiseaux, où chaque chose prend sa juste distance avec le soleil et révèle son suc parfait. Et c’est de ce point-là qu’on voit le mieux toutes ces routes sillonnées, ces terres foulées par mottes, ces décennies enjambées dans les fleurs d’un temps non compté. Le spectacle est grisant, il s’épèle sans fin : corne d’un boqueteau de chênes, grande nappe de luzerne cousue main, ventre repu des prairies de miel, caravanes assoupies de hameaux, porches ténébreux, inconjurables rousseurs des maïs effrangés. Au moins dira-t-on qu’ ici l’horizon s’est arrêté de fuir. Le souffle d’orage ne se lèvera pas, étouffé dans les poivres de la menthe sauvage et les convulsions de clématites. Entre ces collines se glisse aussi le soir, qui chuchote sa fatigue au fronton des pigeonniers. Mélopée montante d’or et de remords. Soir qui se répand comme l’eau grasse d’un port en souvenir. Avec à sa surface un cœur d’encre irisé, seiche échouée, qui ne sait pas dire sa souffrance de ne plus aimer. « Et puis le soir tombe, et au creux du bosquet brusquement noir, il écoute longuement sonner les horloges que le crépuscule multiplie. » (Julien Gracq, Un Beau Ténébreux)

onde de choc

Le drame réveille le souvenir de la naissance du « sentiment nucléaire » : un beau billet ici. Il exhume des chroniques pertinentes sur ce pays condamné à sa reconstruction éternelle. Son traitement par les médias questionne aussi. En revenant feuilleter Théodore Monod, il me tombe sous les yeux cet extrait d’Et si l’aventure humaine devait échouer (1991) : « Un homo sapiens qui tiendrait à mériter une épithète aussi prématurée accepterait-il de se lancer à l’aveuglette dans tant d’entreprises hâtivement décidées et sans que les conséquences lointaines en puissent être encore connues? (…) A-t-on le droit de prendre des risques non mesurés et peut-être énormes au détriment éventuel des siècles à venir?(…) Est-on certain que l’optimisme officiel en matière d’énergie nucléaire soit justifié?(…) Fonçons toujours, les yeux fermés, sans souci des conséquences, et aussi, si possible, bien sûr, dans le secret, sans discussion publique, honnête et impartiale, au risque d’obérer gravement l’avenir, et pour des siècles peut-être. »

© 2009-2014 - GEASTER

ИТ новости