Archive pour septembre, 2010

le rapprochement

enfants
Borsa, Maramures, août 2010
« Parfois la silhouette d’un jeune cheval, d’un enfant lointain, s’avance en éclaireur vers mon front et saute la barre de mon souci. Alors sous les arbres reparle la fontaine. » (René Char)

une forêt de lumières

Manhattan
Manhattan, New York City, août 2009

Jusqu’au milieu du 18e siècle, l’île de Manhattan était entièrement recouverte de forêts profondes et giboyeuses. La formidable urbanisation du site qui s’est enclenchée par la suite n’a pas pu être contestée par aucun mouvement écologiste. Et qui s’en plaindrait aujourd’hui? Des espèces endémiques de plantes et d’insectes ont sans doute disparu à tout jamais dans l’immense chantier et pourtant New York brille aujourd’hui dans l’esprit de tous comme une ville extraordinaire, magique, folle, incontournable. C’est dire si les ambitions de protection de la Nature restent relatives à une époque, à un environnement culturel donné. Il semblerait aussi que toute construction (urbanistique, mais aussi au sens large) signée par l’Homme finit par imposer son propre référentiel de valeurs, dans un temps plus ou moins long. Un processus d’acceptation opère, voire de fascination avec la patine du temps. Ce qui plaît tant à New York reste le dialogue, sur une échelle démesurée, du contemporain et de l’histoire, c’est ce que l’Homme se raconte à lui seul qui en fait son fabuleux vertige. Si New York n’existait pas encore, pourrait-on la bâtir aujourd’hui? Quelle priorité accorderait-on à la biodiversité et au paysage de la forêt originelle?

des forêts de questions

foret
Monts Fagaras, Transylvanie, août 2010
« Si compliqué, si ramifié, si bien anastomosé que soit le système de vaisseaux, tout le sang des veines peut néanmoins s’écouler par une seule blessure – si grande son envie, dans sa prison de ténèbres, enfin de voir le jour – de tirer l’affaire au clair. » (Julien Gracq, Un Beau Ténébreux)
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le fantôme de l’aube

cheval
Enisala, vers le delta du Danube, août 2010
J’ouvre un matin aux brouillards du marais. Sentiments diffus que rien n’éclaire encore. Bruits d’eau dans les masses d’herbes ou de roseaux vaguement constitués, cris aigres de palmipèdes mal embouchés. Invisibles présages de fêtes neuves. Extraordinaire suggestion d’une vie naissante, qui s’enroule doucement autour de ce qu’elle frôle. Et cette nudité de la toile comme au sortir d’un bain d’oubli, après le vertige des heures noires, me chuchote que tout est toujours à refaire : l’amour, le monde, le chemin.

les disques de ma vie : The Bee Gees – Spirits having flown (1979)

BeeGeesSpiritsHavingFlown Il y eut cet été 1976, caniculaire et cathartique, mes tours de chant sur la plage, le premier baiser avec la langue et les doigts, et les trois ou quatre juillets suivants, auréolés dans ma mémoire d’un même rougeoiement intense, celui-là même qui mange la moitié de la photo kitschissime de la pochette. Pour illustrer cette période hédoniste, joyeuse et légère (disco en un mot), j’aurais pu choisir aussi Rod Stewart (Blondes Have More Fun), mais le talent mélodique des frangins dépassait l’Ecossais de deux barbes, au moins. En public, je moquais la voix caprine de Barry Gibb, son falsetto trafiqué dans les synthés ne pouvait dignement escorter mes élans pré-pubères et je participais activement à la rumeur selon laquelle ces trois gugusses s’étaient fait raccourcir euh… les cordes vocales pour pousser si haut la note – à torse déployé. « Musique de tapette, hé, remettez-moi Johnny ! » Pourtant, il me fallait reconnaître un peu plus tard qu’une partie de mon éducation sensuelle revenait à une bonne moitié des chansons de cet album. Fatalement les plus moites d’abord : Too Much Heaven, Reachin’ Out et Stop (Think again) joueraient comme des vasodilatateurs tout en m’inspirant quelques traits romantiques saxochromés bon teint. Sans rien comprendre (mais va savoir) à son texte foutrement kamasutresque, j’aimais surtout Love You Inside and Out  (Te faire l’amour sens dessus dessous, t’aimer bien en dedans et bien en dehors, oh oui chérie), qui me faisait entrevoir le monde comme une grosse partouze élevée à la sangria depuis la Citroën GS familiale (c’était le temps des mini-cassettes Dolby). Et puis le très machiste I’m satisfied, dont le rebond vocal du chorus bordé de basse ventrue m’inspirait autant que ses trompettes turgescentes, à coup sûr l’anti Satisfaction des Stones. En revanche, je détestais la dernière ballade, ce chétif Until, suspendu dans sa fausse harpe synthétique. Fin inaboutie, indéchiffrable pour un enfant dont l’horizon se bornait au sourire bronzé de ses parents, jeunes, magnifiques, comme heureux. Les Bee Gees et moi, ce fut une histoire contrariée. Depuis la Fièvre du Samedi Soir, je faisais mienne leur solarité triomphante – comme on s’enduisait de crème au beurre pour les concours de bronzage sur les plages catalanes. Je repoussais en même temps leurs débordements pileux et leurs suspectes facéties vocales. Dès l’année suivante, d’ailleurs, on échangea les parasols contre les parapluies : l’été 1980 fut particulièrement pourri. Le disco gonfla l’eau des rigoles et les Bee Gees s’étiolèrent dans les bourrasques de la tramontane new-wave. Ce n’est qu’en 2003 que j’ai daigné rouvrir l’album souvenir, osant plonger dans une intégrale pleine de charme et d’ennui. L’année suivante, la chanteuse Feist reprenait Inside and Out. Marquée elle aussi par ces grosses mélodies habiles dans le sens du poil.

la retraite de Roumanie (3)

tortue
Tortue grecque (Testuda graeca), Greci (PN Monts Macin), Roumanie, août 2010
Ses salariés s’exportant massivement, on se demande jusqu’où la Roumanie peut se vider de ses forces vives. A tel point que beaucoup se demandent si son adhésion (quelque peu précipitée) à l’Europe lui aura finalement été utile. Pays vieillissant, la Roumanie peut au moins se targuer d’attirer à elle de nouveaux habitants : les retraités d’Europe occidentale. Après l’Espagne et le Maroc, il semblerait que les Carpates aient le vent en poupe. Un mouvement qui pourrait s’accélérer avec la paupérisation annoncée de nos seniors, pour peu que la Roumanie reste une destination bon marché…

la retraite de Roumanie (2)

monsieur

Tazlau, juillet 2010

La pension moyenne d’un retraité roumain s’élève à 150 euros. Un chiffre qui cache de fortes disparités : beaucoup, en particulier dans les régions rurales et reculées, touchent moins de 80 euros. La fuite des jeunes salariés à l’étranger (ils sont plus de 2,5 millions de personnes à travailler en Europe de l’Ouest) réduit les possibilités de financement futur des retraites. On en arrive à une situation où les retraités sont plus nombreux que les salariés en Roumanie. Ce qui pousse les jeunes à fuir leur pays plus vite encore…

la retraite de Roumanie (1)

dame

Tazlau, juillet 2010

Au pays de Dracula, les pensions de retraite avaient été revalorisées en janvier 2008. Le Gouvernement avait alors estimé qu’il était nécessaire que les retraités profitent de l’amélioration globale de l’économie. C’était avant la crise. Une « réforme » est passée par là en début d’année, rabotant les pensions de 15%.  L’âge légal de départ en retraite a aussi été revu de manière assez cruelle. Alors que les femmes pouvaient faire valoir leurs droits dès 57 ans et les hommes à 61 ans, les deux sexes devront attendre 65 ans à partir de 2014. Une mesure d’autant plus difficile à accepter que l’espérance de vie est de 69,5 ans pour les hommes et 71 ans pour les femmes. C’est ce qui s’appelle ici aussi « s’adapter à un monde qui bouge ».

l’invisible lumière

soleil
Tazlau, chez Angelica et Septimiu, Moldavie roumaine, juillet 2010
On a connu des jours meilleurs. Plus gaillards, plus remplis d’espoir, c’est sûr. Je me suis souvent demandé si les souvenirs de bonheur pouvaient éclairer les heures sombres. Si les sourires grappillés entre deux peines pouvaient remettre un peu de chaleur dans l’âtre humide. Mais au fond, de quels sourires parle-t-on? Dans l’album d’hier, les pages qu’on tourne encadrent un rai de douceur, celle-là même dont nous ne parlions pas de peur qu’elle ne s’échappe trop vite. Mais le soleil n’a jamais brillé qu’à travers quelques vignettes,  jolis instants fugaces qui ouvrent un peu le ciel avant d’autres bourrasques. « Le soleil est rare, et le bonheur aussi« , valsait Gainsbourg dans les bras de Melody. Alors je ne sais pas comment nous surmonterons les choses qui se passent ici, toujours un peu plus graves, là-bas aussi, un peu partout. Je ne sais pas avec quelles forces de quel passé nos pas trouveront le bon chemin tous ensemble, sans plus ni fatigue ni cahot. J’ai beau chercher dans les journaux, je ne vois pas, non, à part les bourses qui remontent. Alors tant qu’à les laisser remonter, ce soir j’irai fouiller dans tes cheveux. « Parure, vivante, brièveté changée en parure, fragilité faite parure » (Philippe Jaccottet, Les Pivoines)

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