Archive pour avril, 2010

le hasard vaut mieux que le rendez-vous

speculum
Ophrys miroir (Ophrys speculum), Aspa, Catalunya, avril 2010

Elle est la plus rare des orchidées en France, n’apparaissant de façon régulière que dans le massif de la Clape, près de Narbonne, deux à quatre pieds fleuris en avril. C’est en observant les parades d’outardes canepetières, dans les collines autour de Lerida, que nous sommes tombés par hasard sur une station d’Ophrys miroir. Au bord d’un chemin perdu, entre un champ de blé et un bouquet de garrigue, elle semblait cueillir un peu du ciel encore caché sous l’orage de l’aube. Le plus drôle, c’est que nous l’avons revue de manière tout aussi fortuite quelques jours plus tard dans la Muntanya Gran, ce coin préservé du littoral de la Costa Brava où j’aime à me perdre. Tant d’années à l’espérer au devant de mes pas, la petite fleur barbue a daigné s’offrir là où je n’aurai su l’attendre.

olvidado

belen
vers Trujillo, Extremadura, avril 2010
Je reviens d’un pays oublié. D’une lande infinie, qui court entre le temps d’autrefois et un présent incertain. Je reviens de ces grands plateaux herbeux qu’ici on appelle Llanos, constellés de mille couleurs au fugace printemps, terrassés de jaune sans nuance le reste de l’année. L’Extrémadure, un nom qui révèle l’âpreté d’une région ivre d’espaces, d’alouettes et d’outardes, un nom qui porte le pacte contrarié entre l’homme et le vent et forge la mémoire des conquistadors espagnols. J’avais déjà foulé cette terre à la fin des années 1990. Je l’ai retrouvée presque identique à mon souvenir. Deux nouvelles autoroutes, forcément inutiles, tranchent les Llanos entre Plasencia et Caceres puis de Caceres à Trujillo. Ici une urbanisation sans grâce, là un hypermarché français rappellent aussi les mauvais coups de notre époque. Ailleurs, des moutons paissent au milieu d’un dédale anachronique de modules solaires, dont je ne sais toujours pas quoi penser. Mais les oiseaux, ces merveilleux oiseaux, frôlent toujours la beauté du miracle, s’égosillant de joie, d’appétits, de lumière, partout où le relief s’en remet à son immédiate nudité.

franchir

barriere
région de Shiprock, confins de l’Arizona et du Nouveau-Mexique, août 2009
Dépasser « cette région d’affolement où le langage est à la fois trop et trop peu », selon les mots de Roland Barthes in Fragments du discours amoureux. Franchir la barrière qui sépare le silence encombrant de la phrase définitive. Et, toujours abasourdi par le vacarme existentiel de l’autre, ne plus savoir de quel côté on se perd.

imagine

central park
West Side depuis Central Park, New York City, août 2009
Imagine qu’en préparant ton matériel photo la veille de ton voyage, tu tombes sur une carte mémoire que tu avais oublié de vider. Imagine qu’à quelques heures du départ, tu découvres une quarantaine de photos comme celle-là, des images que tu avais prises toi-même mais que le ressaut de la rentrée t’avait totalement confisquées. Imagine que soudain te reviennent les souvenirs associés à ces photos et l’envie de les faire partager. Imagine que le temps presse, tu ne sais pas comment gérer ces nouvelles émotions. Imagine que celle-ci a été capturée tout près d’un champ qu’on a renommé « Strawberry Fields » en mémoire à l’homme qui a vécu par ici. Imagine que les fraises démarrent la saison mais que là où tu vas, les fraises sont cultivées sous d’immenses bâches plastiques qui étouffent la vie. Imagine que ce décor vers lequel tu te diriges exprime l’exact contraire de cette image que tu laisses à tes lecteurs.

l’invention du papier sensible

cabane
quelque part au milieu du Nouveau-Mexique, août 2009
Il y a des jours sans gloire qui patinent dans un demi-deuil et figent l’absence, l’omission et la lacune dans un long poème désincarné. Des jours à peine éclos, qui tardent à rallumer les espérances et se complaisent dans le renoncement à tout éclat. Ces jours-là exaltent aussi des souvenirs d’étrange mollesse. Dans le ciel passent des barques malaises. Mes mains caressent les rochers d’Alice Springs polis d’éternité. Ces jours-là, je longe les longues routes défoncées du Nouveau-Mexique. A toute allure ou au pas, nulle différence : le paysage reste le même, dégorgeant ses mers de solitude sur les grèves de rien. Il ferait un peu plus froid, on entendrait les pierres se fendre. Et jusqu’au soir suivant, je marche sur la rampe de la nuit, les pensées lestées d’aube et d’eau pour me tenir en équilibre. C’est un temps hors du temps, une épreuve à la typographie désordonnée, c’est le cliché flou d’une contrée ignorée du monde, où chaque virgule, chaque reflet tourne en rond dans son sillon de vinyl. Une voix qui grésille son gravier banal et vient à notre perte : « Tu me manques ».

la déroute

cheval
Chelly Canyon, Nouveau-Mexique, août 2009
« Nous qui avons désorbité l’univers et l’esprit rions de cette menace. Nous allumons dans un ciel ivre les soleils que nous voulons. Mais il n’empêche que les bornes existent et que nous le savons. Dans nos plus extrêmes démences, nous rêvons d’un équilibre que nous avons laissé derrière nous et dont nous croyons ingénument que nous allons le retrouver au bout de nos erreurs. (…) (L’Eté, Marcel Camus – 1937) Mais je vais t’attendre, j’ai tout mon temps. Nous avons encore tant de choses à vivre ensemble.

zakhor (souviens-toi)

Le besoin de se souvenir semble surgir à l’improviste. Le présent nous presse soudain de tester la gravité du passé. Et voilà que ce passé glisse entre ses pages quelques feuillets d’ombre qu’aucun effort n’élucidera tout à fait. Pourtant, à prendre le temps de fouiller entre ses racines, on enrichit le terreau d’un nouvel oxygène. Gratter les bulbes d’hier ne nous guérit pas des béances de demain mais donne au présent un air moins suffocant. Nous ne saurons jamais tout à fait qui nous sommes, mais au moins apprend-on à vivre avec cette part d’ignorance, dans la lumière bleutée de ceux qui nous ont porté l’amour. J’ai retrouvé l’écrivain Frédéric Brun ce matin dans un café à Grenoble, en face du lycée Champollion. Nous avons parlé de cette mémoire à restaurer pour mieux la transmettre, mémoire à raccorder comme un précieux guide-chant. Nous avons détramé son nouveau livre, Une Prière pour Nacha, dernière quête d’une émouvante trilogie consacrée aux figures tutélaires de l’auteur. Après Perla (sur sa mère), le Roman de Jean (son père), Une Prière pour Nacha esquisse le portrait de sa tante, rescapée d’Auschwitz, que la maladie d’Alzheimer confine au silence. En rassemblant les pièces de la mémoire de Nacha, Frédéric Brun se découvre des origines juives qu’on lui a toujours tues. Le miroir que le passé lui tend n’a plus tout à fait le même reflet, mais les rides au coin des yeux s’accrochent à une nouvelle envie d’être et d’offrir. Au-delà des secrets, au-delà du mystère de Dieu. lumiere-2
Florence, janvier 2010

l’incertitude

back-4
Backwaters, Kerala, août 2008
La vie me perd entre la beauté brutale de la Nature et le mouvement ordonné des villes, entre la solitude terrestre originale et la modernité sans printemps. Un chemin vers la source, l’autre vers le temple, voilà que j’hésite entre la parole et le silence, entre un bout du monde et le bout du monde.

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