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vie nocturne à Yangon

La vie nocturne dans les grandes villes d’Asie, c’est magique. Parmi des marchés grouillants de saveurs et de couleurs, des familles se promènent d’une rue à l’autre, s’attardent sur les trottoirs pour grignoter, refaire le monde ou regarder le foot à la télé, y passent parfois la nuit. J’ai aimé plonger dans cette foule, me mélanger à elle, décelant les moindres signaux de joie, apprenant à décoder les gestes, les rites, les moeurs. Toujours sous le charme cinq mois après, et l’envie de retenter l’expérience ailleurs. J’avais déjà déambulé il y a quelques années la nuit à Hanoi,j’y étais moins préparé. Ici, à Yangon, j’ai plongé à corps perdu dans une ville ample et offerte, sans fausse pudeur, particulièrement émouvante à ces heures indues.
 
vie nocturne

 
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Yangon, Birmanie. Juillet-août 2016

Fidel Castro et nous

cdr

 

Installés à chaque coin de rue et dans les moindres bourgades de Cuba, les CDR (Comités de défense de la révolution) ont été officiellement créés pour l’entretien de l’espace public, la collecte de matériaux et la distribution d’aides diverses. Mais ils sont aussi des lieux d’apprentissage de la délation, où chacun est invité à surveiller son voisin et faire remonter la moindre allusion subversive. Le lider maximo a cassé son cigare et certains responsables politiques français voudraient rappeler les vertus du système castriste, tentés même de l’ériger en exemple sociétal. Je ne suis pas sûr qu’ils mesurent la gravité de leurs propos, eux-mêmes qui condamnèrent, à juste titre, les ignominieux « points de détails de l’histoire » de l’extrême-droite. Comment peut-on passer sous silence la brutalité, l’oppression, le crime au bénéfice de la seule fantasmagorie socialiste qu’a incarnée Fidel Castro? Il n’est pas raisonnable de défendre une seule ligne du régime castriste en 2016, dès lors que l’on connaît l’étendue des moyens mis en oeuvre pour contrôler le destin de la population pendant plus d’un demi-siècle – l’instrumentalisation de l’embargo américain n’étant pas le moindre.
Ce pays s’écroule
Dès mon premier jour dans le centre de La Havane en juillet 2015, des habitants sont spontanément venus me confier leur détresse : cet homme chétif sur le Malecon m’expliquant la misère entretenue par les carnets de rationnement, cette gynécologue qu’un salaire à 180 euros mensuels ne suffit plus pour les besoins de sa famille, cette dame, salariée d’un centre culturel, qui me vanta les charmes nubiles de sa jeune nièce… Et ce vieux monsieur, encore tout élégant sous son chapeau usé, me soufflant devant le capitole en réfection : « Si vous prenez le temps de regarder derrière les façades des immeubles, alors vous verrez que ce pays s’écroule. Ne vous fiez pas aux apparences. Nous sommes à bout, et on ne peut même pas vous le dire. »

 
Photo : Un CDR dans les rues de Trinidad, Cuba, août 2015

à propos des ruptures (encore)

bouleaux
On s’est pris à imaginer la vie comme un long fil de laine qui se déroule vers l’infini devant soi. Une vie où les joies et les succès un à un s’agrègent et cimentent l’avenir au soleil toujours le même. Pareille illusion néglige imprudemment les coups du sort et les choix à opérer, les mutations et le désordre des astres.

Des tournants, des pertes, des chagrins non seulement brouillent ou déforment les perspectives rectrices, ils explorent aussi notre aptitude à surmonter cette imprévoyance qui fait le sang des gens bêtement heureux. Les ruptures ne sauraient pourtant confirmer l’allure dramatique du destin. Même brutales ou tempétueuses, elles ne nous défont de nous-mêmes. Les ruptures ne brisent que nos premières certitudes, et d’abord celle qui nous soufflait bien à tort que nous n’étions pas seul au monde. Affronter une rupture ressemble alors à un exercice de lucidité. L’enjambement des ruptures tient d’un sport aux règles délicates, parfois compliquées, mais au score final sans appel : « Je suis seul, mais je suis encore ici ».

Provoquées ou subies, les ruptures font étinceler d’une couleur particulière les années qui les portent. J’ai vécu des grandes ruptures, parfois confluentes, millésimées comme des vins de mémoire. Il y a aussi les petites ruptures qui fendillent les lèvres à notre insu, sur le rebord des jours bus à grandes lampées. Chaque seconde qui passe glisserait même la menace d’une rupture, si on les écoutait toutes chuinter la chanson du vide. Autant de ruptures finalement plus durables que les continuités, et vitales le plus souvent, pour qui sait les consommer – avec modération, si possible.
(texte publié dans sa première version le 28 mai 2009)

Photo : massif de Belledonne, septembre 2016

rupture conventionnelle

merdaret

 

Il y a dans la vie de chaque personne des moments de vraie joie, assez pour suggérer de poursuivre l’aventure de vivre. De la même façon, nous sommes tous confrontés à des périodes de doute et de tristesse, à de profondes remises en cause. Ces moments surviennent en particulier quand l’édifice patiemment construit avec les personnes aimées, dans un cadre professionnel, amical ou amoureux, s’éboule du plus haut point. Ces moments-là nous soufflent alors qu’il n’y a peut-être jamais eu d’édifice, que la bâtisse n’était qu’une fragile représentation mentale, pas plus que les êtres que l’on choyait n’y ont vraiment habité.

soleil couchant
 
Personne ne nous doit rien : nous l’apprenons un matin où les mouvements d’affection dirigés vers autrui se heurtent soudain au vide. On avait cru à l’indéfectible, nous voilà à affronter comme une injustice un choix différent, un autre engagement. Dans la relation quotidienne, le contrat est susceptible d’être dénoncé à chaque instant. Et pourtant nous continuons de vivre dans le mirage de la solidité des liens. Peut-être pour la bonne cause : c’est précisément l’illusion de la permanence qui nous tient debout et nous fait avancer (vers quoi est une autre question).

mures-et-champignons
 
Ce n’est pas tant le vide après la perte d’une relation professionnelle ou d’un amour qui nous ébranle, mais plutôt le flou brutal jeté sur nos convictions. Et sur la fidélité qu’on s’était promise à soi. Car les autres, durant leur présence à nos côtés, ont conforté notre personnalité. Dans les yeux de celles et ceux qui nous ont admiré, nous avions le sentiment d’accéder à la personne que nous souhaitions être. Quand ils ne sont plus là, c’est beaucoup de soi qui s’enfuit aussi. La vie est un effort permanent, sur soi, vers les autres, et surtout un effort pour réussir à se contenter simplement de ce qui passe.

rupture
 
A quelques mètres de moi, au moment même où j’écris ces lignes, passe une nuée d’hirondelles. Il y en a peut-être une cinquantaine, comme autant d’années que j’ai vécues sur cette Terre. Je distingue parfois leurs petits yeux noirs brillants et m’émeus de tant de grâce légère. Je ne réussirai pas davantage à m’en approcher, et encore moins à les suivre. Je dois me contenter d’admirer à distance le spectacle éphémère qu’elles m’offrent, ce beau matin de fin d’été dans le théâtre minéral d’une montagne qui, elle aussi, aura un jour disparu.

permanence du vide

Images : Belledonne et les Sept-Laux (Isère), 10-11 septembre 2016

un matin sur la Terre

C’était un matin sur la Terre, après une nuit très froide et presque sans sommeil dans la voiture. Nous avions atteint cette lagune salée à 4200 mètres d’altitude la veille au soir, au bout d’une longue route sans bitume depuis la bourgade poussiéreuse d’Abra Pampa, près de la frontière bolivienne. A cette époque, je ne prêtais pas encore tellement attention aux avis des voyageurs passés avant nous, faisant confiance à ma belle étoile pour trouver là-haut de quoi nous loger, chez un berger ou avec le gardien du parc.

Vers 18 heures, c’est bien l’infini majestueux des Andes qui nous accueillit, et lui seul. Pas d’autre âme que celle des flamants nains, innombrables barboteurs dans le couchant. A peine le soleil avait-il disparu derrière les cimes violacées qu’une bise glacée mordait déjà la chair. Ma parka s’étant mystérieusement volatilisée au cours d’un précédent trajet en bus vers Cachi, je devais me résoudre à affronter les zéros degrés en superposant tous les tee-shirts du voyage sur ma pauvre carcasse.

Cette nuit dans la voiture ne fut que stupeur et grelottements. Toutes les quatre ou cinq minutes, je changeais la position des jambes et des bras, cherchant un maigre et très provisoire confort dans les quelques degrés que le mouvement avait générés. Je m’étais même demandé si cet édredon d’étoiles grosses comme des diamants n’allait pas me servir de linceul – un drap de luxe pour l’éternité du voyageur imprudent.

Les lueurs de l’aube me sauvèrent. J’étais épuisé, le corps comme un vieillard perclus, mais vivant. L’immensité minérale continuait de m’accepter avec la même indifférence, comme je lui vouais ce même émerveillement, les cernes en plus. Ce berceau de montagnes brillait aussi d’une lumière neuve, où pour réjouir le chérubin en rémission le violet du deuil de la veille avait cédé sa place au jaune d’or. Les flamants n’avaient semble-t-il pas arrêté de fouiller la vase avec leur bec en sabot retourné. Pour quel trésor caché?

De nouveaux personnages venaient aussi d’apparaître dans le décor. Une petite troupe de vigognes passa tout près de nous, saluant notre persévérance nocturne de leur gracile démarche. Elles entamèrent un ballet trotte-menu sur une steppe qu’on eût dit soudain fragile comme de la glace. Animaux de légende pour transformer notre bref passage là-haut en récit quasi mythologique, ou comment d’un héroïsme frileux naissent les plus belles rencontres. Les vigognes, pas plus que le froid, ne figuraient dans mon plan de voyage.

Photo : Vigognes, Laguna de Los Pozuelos, Argentine, août 2006.

retour au départ

Une année presque sédentaire en apparence. Une année à creuser les mêmes sillons d’ici-haut, riches de beautés que d’anciennes turpitudes avaient failli masquer. Tout ce printemps commencé dès janvier, j’ai mesuré ma chance de vivre par ici, un pas plus heureux devant l’autre sur ces montagnes là que rien n’avait dénaturées. Montagnes maintenant dissoutes dans la brume de l’été, bientôt célébrées par des hordes de visiteurs (et il en faut, venez, les gens, les Alpes sont magiques). La première vague de chaleur dauphinoise a réveillé mes élans de fugue et de moiteur d’ailleurs. Lentement les tableaux coulissent sur l’arrière-scène. Mon ami Kumar me demandait avant-hier si nous allions nous revoir enfin cet été, chez lui en Inde. Dans les deux ans qui viennent, promis. Sur la carte du monde, nous ne serons pas loin, séparés à peine par des jungles insondables et quelques fleuves gonflés de mousson. Je m’attends à un peu d’Inde d’ailleurs, aux mêmes klaxons de liberté nouvelle, à la même ferveur aux portes des temples parfumés. J’espère un peu de quiétude aussi, des sourires immobiles en écoutant tomber la pluie, du thé tiède au fond des tasses ébréchées. J-29, les martinets passent en bandes bruyantes devant la fenêtre ouverte sur le crépuscule. Il est plus que temps de préparer ce voyage.

photo : Backwaters, Allepey, Kerala, juillet 2008

quel avenir pour Cuba?

Trinidad, août 2015

Je lisais encore un article ce matin sur le devenir de Cuba face à la déferlante américaine. Les dernières barrières diplomatiques soulevées laissent passer un flot ininterrompu de touristes yankees. Qui n’auront pas peut-être pas tous la bienveillance ni l’humilité de la plupart de ceux qui ont arpenté l’île depuis le blocus. Destination super tendance où l’on vient se montrer, et dire tout fier que voilà, on a usé nos sandales dans le pays interdit et c’est super cool, hombre, le cuba libre se boit ici comme du petit lait. Des célébrités du show-biz s’y retrouvent désormais, un plan média sous le bras, arriment leur yacht dans les marinas qui poussent comme des champignons autour de Varadero. Les couturiers organisent des défilés de mode en prenant comme décor les vieilles rues délabrées de La Havane. Je me demande bien à quoi va ressembler le pays dans les prochaines années : un Saint-Trop’ géant, un Bodrum pour riches, un Disneyland où l’on vient sourire aux pauvres comme on fait risette à Mickey? L’âme cubaine, douce et chantante qui s’était forgée dans le redoutable étau communiste, résistera-t-elle à la puissance uniformisante du dollar? Je pense à ces enfants mélancoliques et rêveurs qui s’attardaient des heures durant sur le perron brûlant des maisons : quel destin leur autorisera-t-on à construire, entre la dictature rouge et celle du billet vert?

la fleur au fusil

Isère, printemps 2014

Porter son regard en haut pour suivre le vol d’un oiseau, s’émouvoir du bref dessin de ses ailes dans le ciel.
Baisser ses yeux, s’accroupir. Respirer la première jonquille au jardin qu’une abeille précoce viendra butiner tout à l’heure.
Accorder à ces vies qui ne sont pas nos vies, ces vies partout, monstrueuses, la bienveillance de notre regard. Car ces créatures portées par un élan qu’on dit irrationnel, d’une substance peut-être inconnue, ne sauraient nous effrayer plus longtemps. Comme nous, elles se débattent, dans le même chaos, dans cette compétition sourde ou avouée, mues simplement pour exister. Le passereau dans le ciel fuyait son prédateur, un faucon. La jonquille a évasé sa trompette pour accueillir l’abeille qui seule détient les clés de sa survie.
Un geste généreux, décentré, empathique, solidaire serait d’accepter toutes et chacune de ces vies dans leur instant à elle. Sans changer leur cours, se laisser prendre par leur beauté dont elles ignorent tout elles-mêmes, et que nous n’ignorons que trop souvent. Et puis les laisser à leurs luttes secrètes – nous avons bien assez des nôtres.