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promenade au temps des champignons

Au pied des pentes peu après huit heures ce matin, j’ai laissé les chasseurs dans la gorge au fond faire claquer leurs fusils. Grisé par l’ambiance et la solitude, j’ai suivi le filon d’or des girolles jusqu’à près de 1800 mètres. Une altitude remarquable pour l’époque : ces champignons désertent habituellement ces forêts bien plus tôt. Vers dix heures trente, mon panier était déjà presque plein. Et je n’étais pas au bout de mes surprises…

Un tétras-lyre s’envola lourdement du haut d’un sapin. Je n’aime pas déranger ces oiseaux fragiles. Peu après, au beau milieu d’une clairière de lichens et de mousse, je surpris un faucon pèlerin fonçant sur un groupe de passereaux qui passait d’arbre en arbre. Brusquement le rapace changea de trajectoire. Il m’avait vu. J’ai craint d’être alors de trop dans ce décor sauvage et me suis faufilé sous les arbres pour entamer la redescente.

Je laissai derrière moi quelques familles de pieds-de-mouton pour d’autres cueilleurs. Bien m’en prit puisqu’à mi-pente, c’est un cortège de cèpes dans son nid d’herbes qui attendait de garnir le sommet du panier. 1540 à l’altimètre : encore un record pour cette date.

Midi sonna bientôt à la cloche du village d’en bas. Le monde des humains me ramenait à lui, alors qu’une frêle averse, trop fine pour la saison, humectait le feuillage doré.

noces de mousse


En se déployant, l’arbre s’engage dans une relation durable avec le terreau qui l’a porté. Longtemps après la foudre fatale, il continue de marquer le paysage, comme une borne milliaire, signalant sa participation à la communauté forestière. Une vie nouvelle s’agrège alors à ses contours, entrelacée de mousse, de lichens et de champignons. C’est comme un amant qui, après avoir aimé passionnément, n’en finit pas de confesser son amour.
(Belledonne, 16 septembre 2017)

la Birmanie en noir et blanc

Pays de mille couleurs, la Birmanie garde tout son charme lorsqu’on l’envisage en noir et blanc. Mieux, elle révèle dans les infinies nuances de gris et ses contrastes une âme secrète et volontiers mélancolique que les sourires croisés dans les rues ne révèlent pas de prime abord.

 

portrait birman

aranapura

port de rangoon

quai de yangon

jeune mendiante

photo noir et blanc birmanie

ouvrier birmanie

chaleur mandalay

bateau aranapura

prière mandalay

la mère et l'enfant
montagne

sous son marbre apparent, la montagne

montagne

Le montagne ne m’offre rien d’hostile ou de pesant. Je ne vois ici ni rocaille coupante, ni arbre épineux. Au contraire, cette montagne versatile sous son marbre apparent continue chaque printemps d’ouvrir de nouvelles fenêtres. Elle fait coulisser des tableaux aux reflets changeants, qui mêlent l’ombre et la lumière, les brisures et les suspensions, le vent et les racines. Nos propres racines. Car le rêve à gravir se cramponne aussi à des souvenirs d’enfance : l’image du Cervin gravée sur le plateau du petit déjeuner chez mes grands-parents, la première escapade au col du Galibier pour voir passer Merckx et le Tour de France, et une question déjà obsédante, « comment fait-on pour aller tout là-haut ? » en regardant Belledonne s’illuminer le soir. Les montagnes qui encadrent ma philosophie dérisoire (plus de beauté, plus de hauteur d’observation) élargissent en même temps les limites possibles du bonheur – celui qui, justement, n’enferme pas et continue de déplier les âmes, fût-ce au prix d’efforts folâtres et assoiffés. Nous nous donnerons bien cette peine encore.

Dévoluy, la Tour Carrée, mai 2017.

presque le printemps

Le rire engourdi d’un pic noir qui passe entre deux mélèzes. Puis silence. Quinze chamois au gagnage dans une prairie que la brume dévoile à peine. Effigies lointaines, vite diluées sous la bruine. C’est peut-être en ce moment que je préfère la montagne, quand la blancheur laiteuse des nuages se confond avec les dernières neiges, parcourue de toute cette eau vive et glacée, qui coule, ruisselle, bouillonne, emporte. Les torrents pleins de force joyeuse qui se jettent sur des gros rochers d’argent. Les veines d’écume qui se répandent en chantant le triomphe des saisons. Les nids de neige à l’ourlet des forêts, d’où éclosent comme des oeufs noirs des cailloux mouillés de froid. Ces ruines de roche et d’arbres mélangés (qui la pierre, qui l’écorce?) au pied des chemins pour rappeler la violence de l’hiver. La Nature a mené une bataille âpre des mois durant, et de ses décombres vont bientôt sortir des mouches dorées, des lézards bleus, des corolles de rubis. Vite, profiter de ces tableaux sépias, de ces couleurs désaturées, avant le carnaval entêtant des oiseaux et des papillons.

Torrent de fonte de neige

Mélèzes dans la brume

la chanson du printemps

Deux Hirondelles, si légères que le vent les efface d’un bout de gomme. Un grand Lièvre détale aussi, de son plein gré, dans un raffut de feuilles mortes. Un Torcol fourmilier, un Coucou gris semblent se répondre sans fin dans le grand frêne étouffé de lierre. Fauvettes et Pouillots s’en mêlent. Les oiseaux ne refont pas le monde, ils le réenchantent. Mais un cri lugubre émerge soudain des pins : c’est le Hibou moyen-duc qui va couper court à la discussion. La montagne a avalé le soleil, la brise refroidit déjà les épaules. D’arbre en arbre le silence se passe. Promets-moi de revenir sur les chemins blancs : ces soirs de printemps avec tant de bons amis, je voudrais qu’ils ne finissent jamais.

Photo : Chartreuse, 7 avril 2017

vie nocturne à Yangon

La vie nocturne dans les grandes villes d’Asie, c’est magique. Parmi des marchés grouillants de saveurs et de couleurs, des familles se promènent d’une rue à l’autre, s’attardent sur les trottoirs pour grignoter, refaire le monde ou regarder le foot à la télé, y passent parfois la nuit. J’ai aimé plonger dans cette foule, me mélanger à elle, décelant les moindres signaux de joie, apprenant à décoder les gestes, les rites, les moeurs. Toujours sous le charme cinq mois après, et l’envie de retenter l’expérience ailleurs. J’avais déjà déambulé il y a quelques années la nuit à Hanoi,j’y étais moins préparé. Ici, à Yangon, j’ai plongé à corps perdu dans une ville ample et offerte, sans fausse pudeur, particulièrement émouvante à ces heures indues.
 
vie nocturne

 
vie nocturne

 
vie nocturne

 

vie nocturne

 
vie nocturne

 

vie nocturne

 
vie nocturne

 
vie nocturne

 

vie nocturne

 
vie nocturne

 

Yangon, Birmanie. Juillet-août 2016

Fidel Castro et nous

cdr

 

Installés à chaque coin de rue et dans les moindres bourgades de Cuba, les CDR (Comités de défense de la révolution) ont été officiellement créés pour l’entretien de l’espace public, la collecte de matériaux et la distribution d’aides diverses. Mais ils sont aussi des lieux d’apprentissage de la délation, où chacun est invité à surveiller son voisin et faire remonter la moindre allusion subversive. Le lider maximo a cassé son cigare et certains responsables politiques français voudraient rappeler les vertus du système castriste, tentés même de l’ériger en exemple sociétal. Je ne suis pas sûr qu’ils mesurent la gravité de leurs propos, eux-mêmes qui condamnèrent, à juste titre, les ignominieux « points de détails de l’histoire » de l’extrême-droite. Comment peut-on passer sous silence la brutalité, l’oppression, le crime au bénéfice de la seule fantasmagorie socialiste qu’a incarnée Fidel Castro? Il n’est pas raisonnable de défendre une seule ligne du régime castriste en 2016, dès lors que l’on connaît l’étendue des moyens mis en oeuvre pour contrôler le destin de la population pendant plus d’un demi-siècle – l’instrumentalisation de l’embargo américain n’étant pas le moindre.
Ce pays s’écroule
Dès mon premier jour dans le centre de La Havane en juillet 2015, des habitants sont spontanément venus me confier leur détresse : cet homme chétif sur le Malecon m’expliquant la misère entretenue par les carnets de rationnement, cette gynécologue qu’un salaire à 180 euros mensuels ne suffit plus pour les besoins de sa famille, cette dame, salariée d’un centre culturel, qui me vanta les charmes nubiles de sa jeune nièce… Et ce vieux monsieur, encore tout élégant sous son chapeau usé, me soufflant devant le capitole en réfection : « Si vous prenez le temps de regarder derrière les façades des immeubles, alors vous verrez que ce pays s’écroule. Ne vous fiez pas aux apparences. Nous sommes à bout, et on ne peut même pas vous le dire. »

 
Photo : Un CDR dans les rues de Trinidad, Cuba, août 2015