Archive pour avril, 2012

la vipère



 

Vipère aspic (Vipera aspis), massif du Vercors, Isère, avril 2012
« Skarioffsky approchait son bras droit de sa face en prononçant quelques mots d’appel remplis de douceur. On vit alors le bracelet de corail, qui n’était autre qu’un immense ver épais comme l’index, dérouler de lui-même ses deux premiers anneaux et se tendre lentement jusqu’au Hongrois. Skiaroffsky éloigna le ver toujours adhérent à son bras et le plaça sur le bord de l’auge en mica. Le reptile gagna l’intérieur du récipient vide, en faisant suivre le restant de son corps qui glissait avec lenteur autour de la chair du tzigane. Bientôt l’animal boucha complètement la rainure de l’arête inférieure avec son corps allongé horizontalement et soutenu par deux minces rebords formés par les plaques rectangulaires. Le Hongrois hissa non sans peine la lourde terrine, dont il versa tout le contenu dans l’auge brusquement pleine à déborder. Plaçant alors un genou en terre et baissant la tête de côté, il déposa la terrine vide sous la cithare, en un point strictement déterminé par certain coup d’oeil dirigé de bas en haut sur le revers de l’instrument. Ce dernier devoir accompli, Skiaroffsky, lestement redressé, mit les mains dans ses poches, comme pour se borner désormais au rôle de spectateur. (…) » (Raymond Roussel, Impressions d’Afrique)

droite dans le mur

Papeete, Tahiti, février 2012
« J’avais rêvé, cela était clair maintenant, d’être un homme complet, qui se serait fait respecter dans sa personne comme dans son métier. Moitié Cerdan, moitié De Gaulle, si vous voulez. Bref, je voulais dominer en toutes choses. C’est pourquoi je prenais des airs, je mettais mes coquetteries à montrer mon habileté physique plutôt que mes dons intellectuels. (…) Je brûlais de prendre ma revanche, de frapper et de vaincre. Comme si mon véritable désir n’était pas d’être la créature la plus intelligente ou la plus généreuse de la terre, mais seulement de battre qui je voudrais, d’être le plus fort enfin, et de la façon la plus élémentaire. La vérité est que tout homme intelligent, vous le savez bien, rêve d’être un gangster et de régner sur la société par la seule violence. Comme ce n’est pas aussi facile que peut le faire croire la lecture des romans spécialisés, on s’en remet généralement à la politique et l’on court au parti le plus cruel. Qu’importe, n’est-ce pas, d’humilier son esprit si l’on arrive par là à dominer tout le monde? » (Albert Camus, La Chute)

bug à la noix

larve du Réduve masqué (Reduvius personatus), Isère, avril 2012
Tes humeurs collantes qui retiennent tout, la poussière et le cirage, te font un négligé d’oubli. Monstre palpitant d’outre-ciel, amas de convoitise : je te perdrais complètement de vue s’il n’y avait l’ombre portée de tes manigances pour me distraire les soirs plus gris que toi.

billet d’absence

Nurawa Eliya, Sri Lanka, août 2011
  - Dis donc, on ne le voit pas beaucoup l’auteur de ce blog en ce moment, qu’est-ce qu’il fabrique? La déco n’a pas été changée depuis des siècles. - On m’a dit qu’il était très pris par son boulot, et puis tu sais, les élections, les morilles, les petits oiseaux, la pluie qui s’entête, le jardin, tout ça l’occupe. En même temps ça nous arrange, on s’installe ici à l’oeil. - Oui, bon, j’aurais quand même aimé qu’il prévienne. Je n’ai même pas eu le temps d’aller chez le coiffeur, j’ai le brushing qui tombe. - M’en parle pas, je suis sortie sans mon soutif. Je crois qu’on va attirer les pervers ici. - Ouais, en même temps ça fait monter l’audience du blog à peu de frais, ça met un peu de légèreté. Quand il reviendra avec ses textes sur le temps qui passe et ses paysages d’automne en noir en blanc, tu verras la tronche de ses lecteurs. J’aimerais pas à être à leur place. - Ah ben c’est sûr. Mais tu crois qu’il va revenir? - Evidemment! Un assassin revient toujours sur les lieux du crime. Tu peux lui faire confiance pour tuer encore l’ambiance.

gogo girl of the apocalypse

Nurawa Eliya, Sri Lanka, août 2011
Sur l’itinéraire que nous avions tracé, la cité de Nurawa Eliya était une étape redoutée. Les guides en parlaient comme d’une ville grise et froide, condamnée trois jours sur quatre à un brouillard écossais prompt à ressusciter le fantôme de Sir Charles Baskerville. En pleine jungle tropicale? Au milieu des plantations de thé? Au fur et à mesure que nous nous dirigions vers elle, la curiosité laissait place à l’inquiétude. Chaque touriste croisé dans l’autre sens nous conseillait formellement d’éviter l’endroit, la peur dans le regard, comme traumatisé par ce qu’il y avait subi de novembre et de pluie. Lorsque nous étions tout près de vouloir contourner ce point grisâtre, le chauffeur prenait un plaisir sadique à nous rappeler que « nous devions exécuter le programme tel que nous l’avions conçu ensemble au départ ». Je n’ai pas voulu qu’on se sente pris au piège alors je me suis mis à croire à la chance. Oui, pour nous, rien qu’à l’occasion de notre passage, Nurawa Eliya déchirerait ses oripeaux d’automne pour s’attifer d’un franc soleil. Et j’y ai cru, à ce miracle, tant que la voiture grimpait, pleine d’allégresse un peu forcée, à l’assaut de la ville. Il faisait d’ailleurs si beau au départ : comment pouvions-nous changer si brusquement de continent deux heures plus tard? Le choc thermique fut redoutable. En catastrophe, il a fallu sortir les pulls, les cirés, changer de chaussures, protéger les sacs de l’humidité gluante. Pris dans l’étau rouillé de Nurawa Eliya, dans les mâchoires de sa brume épaisse et ruisselante, comme tous les autres avant nous. Ce que ni les guides ni les touristes n’avaient rapporté, c’est que la ville est aussi peuplée de créatures étranges : un peu partout, des singes à la mine pensive et au maquillage approximatif se dressent devant vous au détour des rues. Pas pour vous faire les poches, pas pour vous menacer. Non, ces singes-là s’accrochent à ce qu’ils trouvent, vous scrutent à peine avant de percher leur regard vers l’horizon invariablement bouché. Ils miment une fantaisie triste, comme échappés d’un cirque d’hiver qui aurait fait faillite. Ils m’ont parfois rappelé ces dames sans âge que l’on croise dans les salons de thé du Luxembourg : la coiffure lisse, outrageusement stylée, et tout le reste qui part en dessous dès que la tasse fumante reste un peu trop longtemps près du menton. Sentinelles de la pluie, sorciers des temps maudits, voués à compter les gouttes qui séparent la foule pressée d’un ténébreux oubli.

maléfices

Saint-Pancrasse, Isère, mars 2012
Il y a longtemps tu disais « ça sent bon la terre et la feuille ici », je disais « les sortilèges et le corbeau aussi », ces dimanches catéchisés à glisser de prés gras en coteaux. Il y avait ces granges à l’écart des chemins, pleines de silences et de craquements entre les planches sourcilleuses, la chouette clouée sur la porte comme un ange sacrifié qui ressemblait à Marilyn Monroe. Un pâle soleil sous le boisseau, le rai mutin sur les rouillures et ma main qui touchait ta peau pure. « J’ai peur » contais-tu, le lierre noué à tes genoux. J’offrais ma hière à ta lèvre effrayée, opopanax et coloquinte. Nous repartions ensorcelés, des vieilles fougères dans les cheveux. Ca n’est pas pour dire, mais c’était plus mystérieux qu’aujourd’hui.

© 2009-2014 - GEASTER

ИТ новости