Archive pour juillet, 2010

looking west, going east

fusee
Transamerica Pyramid depuis Telegraph Hill, San Francisco, août 2009
Je m’étais promis un été assagi, trempé dans les livres jusqu’au cou, à l’ombre d’une tonnelle, en Bourgogne ou dans la Creuse. Je m’étais pris à rêver de journées sans rêves, offertes aux lézards gris et aux bourdons d’un jardin de langueurs. Après tous ces mois d’août agités, expédiés, calcinés au kérozène, l’aspiration à la lenteur et à la patience devenait légitime. Par je ne sais quel obscur complot chimique, la feuille de route a été brusquement modifiée. Je me déracine encore un peu, histoire de vérifier ma capacité au bouturage : l’herbe n’est-elle pas toujours plus verte ailleurs? Chers lecteurs, profitez bien de vos vacances ou de tout ce temps que vous réussirez à grappiller entre deux averses de soleil, et retrouvons-nous vers le 20 août sur ce même pressoir, pour vendanger ensemble nos belles émotions. Un bon été à tous !

on marche, c’est tout

Ce qui n’est pas ne sera plus, ce qui fut ne peut changer. Le désert, ce n’est pas seulement l’immensité minérale qui s’étire au devant de nos pas, le désert est aussi le moment où l’on perd le sens de chaque chose et ses repères et ses figures. Le désert est dans l’heure qui se creuse entre des tilleuls sans ombre, dans le chaos immobile des saisons qu’un trille d’oiseau vient brièvement d’éclairer. Le désert ensable la course des siècles après le souvenir de la mer. Il fige notre impuissance à aimer tout et redessine les autres en silhouettes épineuses. Le désert ressemble à tes yeux quand ils versent vers la dune de questions et quand mes grains de mots ne savent plus les boire. Le désert, c’est quand il semble que l’on pourrait toujours continuer comme ça.  
(mai 2005)
desertnb
vers Taroundant, Maroc, avril 2005

la coureuse

coureuse
New York, août 2009
Elle le dévisage. C’est une passionnée, elle se proclame ainsi en versant un peu de vin sur la nappe en papier gaufré. Ce qu’elle va lui dire n’est pas si important que ça. On ne réfute pas les explications d’une passionnée. Ses conclusions ne découlent pas d’un raisonnement, elles sont posées d’abord. L’échafaudage de l’argumentation n’est installé qu’après coup, pour justifier l’emportement. Toute notre vie, nous la passons à justifier nos hormones, à prêter une conscience à notre chimie organique. Les mots pavent un chemin déjà tracé par les élans : ils hèlent l’esclavage que notre corps fait subir à notre âme. Le regard de la passionnée se perche ailleurs, au-delà des yeux qu’il lui tend comme un miroir. Passent des zébrures sous les paupières, quand les mots chuchotent l’indistinct. Son âme est assujettie à la nostalgie : les coups de foudre, recherchés par la passionnée dans sa quête de sensations prétendues nouvelles, puisent leur lumière dans le vert paradis de son enfance, où tout n’était que luxuriance des émotions et liberté des idées. « Tu es beau », pour dire « Tu es le symbole d’une réalité que mon passé a connue » plus que « Tu as tout pour combler mon être en devenir ». Parce qu’après quarante ans, on ne devient plus. L’extase soudaine et brutale qu’ils partageront juste après sera le retour d’un souvenir, une jouissance qui ressuscite le temps ancien. Passion contre le temps qui défigure, goutte de vin sur le papier gaufré.
(janvier 2005)

cupidon en flèche

libellule

Réserve nationale de Taman Negara, Malaisie, été 2005

La conscience est une statue inerte et innervée, qui accueille des sensations provenant de stimulations extérieures. « Faites-moi respirer l’amour, je deviens cet amour« , crierait la frêle demoiselle aux aguets… Et quand l’amour se fane, il reste le souvenir de son parfum. Cette remembrance inspire le désir de sentir l’amour à nouveau. Le désir, ce pourrait être cela : une sensation qu’on veut voir revenir. Mais combien d’espérances gâchées quand les ailes du désir ne nous ramènent pas là où le souvenir nous avait pris…

(octobre 2005)

united colors

whitesands
White Sands, Nuevo-Mexico, juillet 2009
« Agir et aimer et souffrir c’est vivre, en effet, mais c’est vivre dans la mesure où l’on est transparent et accepte son destin, comme le reflet unique d’un arc-en-ciel de joies et de passions qui est le même pour tous. » (Albert Camus, La Mort Heureuse, magnifique roman que je découvre ces jours-ci).

pêcheur de rêves

pecheur
Tanjun Kuput (Tasik Chini), Malaisie, été 2005
Enfant, j’ai passé des étés entiers immobile sous le soleil brûlant, assis entre les bateaux des ports. Mes rêves tenaient à un fil, noué au bout d’un roseau que j’agitais des heures durant comme une baguette magique au-dessus de la mer. Un bouchon de liège, trois hameçons de rechange, quelques poignées d’escargots blancs en guise d’appât et je m’en allais pêcher toute la journée, le regard happé par le petit clapot. Rêves d’argent et d’arc-en-ciel, tous ces poissons scintillaient comme un trésor dans mes seaux en plastique, quand d’autres gamins du même âge les remplissaient de sable gris. En ce temps-là, la mer était généreuse. Sars, serrans, oblades, girelles, gobies, blennies, crénilabres ! J’aimais faire sonner la poésie de ces noms compliqués à chaque prise. Il y avait aussi la joie immense d’échapper à l’ennui et au brouhaha de la plage. Mes parents m’abandonnaient là entre deux barques amarrées, ils me retrouveraient le soir à la même place. La peau tannée, le regard pétri de joies ruisselantes comme les couleurs de mes seaux, les doigts empuantis par les escargots et les poissons macérés au soleil. L’odeur, cette sainte odeur, effrayait ma mère à chaque fois. Le parfum incrusté sous mes ongles longtemps après la douche me rassurait au contraire. Il était la trace, douce et complice, d’un sentiment que je n’avais même pas à nommer pour m’en délecter. Le sentiment du soleil et du rêve, une espèce rare d’infinie liberté.
(janvier 2006)

les bachelières

Elles ont passé le bac et déjà elles s’éloignent de la rive. C’est l’été qui les entraîne, doucement par l’épaule, elles se laissent faire un peu, décidées à se laisser faire. On les verra fouler les hautes herbes et les chemins creux, prêtes à froisser leurs robes fraîches et griffer leurs genoux peureux. L’été les entraîne à frôler l’essentiel, les lèvres armées de rires, les chuchotis  pendus au cou. Jouer de légèreté, se plaire à l’idée de plaire, c’est dans l’air du temps, et tant pis si le temps s’y perd. Un soir, elles iront danser sur la plage de l’autre côté de la baie. Elles se coucheront sur le dos, les tempes libres et les reins chauds. Elles auront toute la nuit pour elles et le monde en sera plus beau. Il ne faudra pas lire dans leurs pensées, juste attendre le geste d’après. Et ressentir. C’est un jeu qui peut mener loin, au moins jusqu’au petit matin. On les retrouvera ailleurs, sur un quai, pas de très bonne heure, démêlant les cheveux des garçons qui avaient osé, qu’elles auront choisis. Quelques textos sur le rail et puis. fille dans la mer nb
Australie, été 2007

procession d’effroi

coquelicot
Chambarans, Isère, juin 2010
L’été ferme les prières. Il absout les consciences, signe les permissions. Nulle délivrance pourtant. Aucun vent pour écarter l’herbe cramponnée à sa pauvre terre jaunissante, aucune pluie pour détordre les molles courbures du blé. Papillons comme cent petits chiffons pendants. Cigales comme cymbales désassemblées. Après le printemps, ce n’est plus le bonheur, ce n’est plus l’harmonie. Juste un qui-vive somnolent au front des palais. L’été est un temple dévasté et ses fidèles, jeunes merles et fauvettes éjointées, ont l’âme poreuse autant que le cœur fermé. On a beau dire, on a beau faire, l’été prolonge les misères.
(juin 2005)

mi-ombre mi-soleil

amanite épaisse
Amanite épaisse (Amanita spissa), Chambarans, juin 2010
(cliquer pour agrandir) D’un côté tous les kilojoules que le boulot me réclame ces jours-ci, de l’autre les gais égaillages que je constate sur le Web. Résultat : pédale douce sur le blog. Et c’est normal, c’est l’été, on a autre chose à accomplir que bronzer derrière l’écran. J’avais pensé à des jeux à points, des sudokus et des mots fléchés pour vous accompagner à la plage mais c’est finalement la stratégie de la rediffusion qui a été retenue. L’occasion d’exhumer quelques oldies, choses qui paraîtront toutes neuves (et sans doute décalées) aux lecteurs acquis depuis moins d’un an.  Autant vous prévenir, à une époque, au tout début des blogs, je produisais beaucoup plus d’encre qu’aujourd’hui et je faisais des photos très moches. Si les clichés sont impubliables désormais, il reste quelques textes à sauver, qui peuvent éventuellement éclairer et contraster la production récente. Mi-ombre, mi-soleil. Je ne m’envole pas tout de suite. Il y aura encore des billets neufs dans les semaines à venir, mais ils risquent de fondre comme neige au soleil. Sauf changement météo de dernière minute bien sûr, auquel cas je viendrai déclamer sur la pourriture de l’été (peu probable d’après ma rainette en son bocal). Quel que soit le cap qu’on s’est fixé, il faut garder l’agilité nécessaire pour rebondir au plus vite en cas de bourrasque. Mi-ombre, mi-cadeau.
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